PrésHantation

Hante me regarde et ses yeux me brûlent.

lundi 12 octobre 2009

Chapitre XXI - L'Ostéophone

Comment disposas-tu ces os, Chloé-Clio, pour que s'en échappe ce son si près de l'épicentre du sens qu'on voudrait bien donner à ces mots-silences placés semble-t-il aux aléas de quatre seuils destitués ? Ces os abrasés par les siècles, ces os creux de toute moelle : ton frère est mort hier soir, ça ne te soulage même pas de la pression que tu ressens, perçante, cisaillant ton plexus. Ton frère est mort il y a bien longtemps, au travers des ères imaginaires que le temps ignore et qui pourtant impriment leurs marques comme le feraient les secondes et les heures déroulant l'interminable chapelet de l'obsessionnel régisseur de nos existences sécantes, décantées à la lie, désenchantées par la poussière que nos yeux inhalent à l'asphyxie, jusqu'à leur terme terne et disgracieux, brusque renflement ou peste sournoise, toujours la même odeur terminale, insupportable pour les sursitaires qui ne peuvent y percevoir que la proximité du moment ou plus un miracle ne pourra subvenir, plus aucun espoir voir le jour, ni même le soir, juste un soir, le dernier, celui qui manquera toujours à l'appel, enseveli par la pelle du fossoyeur.

— Fossoyeur, avec un F majuscule.

Pardon, par la pelle du Fossoyeur. Mais, que...

— Mais quoi ?

— C’est à dire... Cette incursion dans la narration... Ce n’est pas très... orthodoxe.

— Bof. T’es orthodoxe, toi ?

— Non, mais tout de même il y a des limites.

— Tu dis ça, tu dis ça, mais il suffit que tu voies une frontière pour que tu t’empresses de la franchir.

— Ah, oui, mais c’est moi qui décide, en général !

— Tu crois vraiment ça ?

— Non, mais merde, j’aurais bien envie que tu la boucles, tu me déconcentres, là.

— OK, OK, mais n’oublie pas la majuscule, la prochaine fois. Il risquerait de mal le prendre. Chaque lettre, chaque emplacement, chaque forme ont leur importance. Rien ne doit être retiré ni ajouté.

— C’est moi qui fixe les règles !

— Oh, je vois que tu ne t’es pas encore totalement débarrassé de tes illusions. Ainsi, c’est la mort qui s’en chargera et je suis son messager.

— Je croyais que c’était Iris...

— Et à qui crois-tu parler, pauvre nouille ?

— C’est toi ? Mais qu'est-ce que tu fous encore là ?

Déjà partie...

...

Impossible de s'arrêter tant pis, tant mieux, il faut que tu continues, malgré les parasites qui parcourent mes nerfs, Chloé, il faut que t'avances, j'ai besoin de toi, besoin que tu me rejoignes pour l'instant du boumbadaboum boum, il se peut qu'il soit déjà trop tard, mais comment savoir, le temps est si élastique, fonctionne à rebours ou à travers, bondit, surshoquète, alors il faut que tu continues, et fasses parler mes os, fasses porter ma voix, quel qu'en soit le prix, nécessité fait moi et toi et lui peut-être même...

Tu montas sur l'estrade destinée aux rêves-parties censées égayer les nuits des macchabées, le lieu sentait la poudre de songe et ils se levaient tous pour célébrer la noce funèbre de la chair et de la corruption. Les cadavres avides s'évadaient dans de vastes transes plus ou moins synchrones, se caressaient sous les tressautements de la musique tripale, les métatarses des maladroits écrasaient les tarses des jeunes mortes en chaleur, dessinées en ombres creuses sur la pelouse violacée. D'autres incidents sans conséquence survenaient : des côtes s'entremêlaient lors d'étreintes un peu trop appuyées, des bouts de bouches pendantes des mieux conservés se répandaient au sol et occasionnaient de stupides glissades... souvent, la nuit s'achevait en orgie nécrophile et alors tout le monde était content. C'est le Fossoyeur

— Merci

— Je vous en prie

qui jouait les maîtres de cérémonie : un vrai roi des platines, il connaissait ses ouailles, sentait les instants clés ou le tempo devait s'accélérer ou ralentir, maniait crescendo et decrescendo avec brio, laissait exploser les extases des morts en un feu d'artifice de dents, d'éclats de crânes, de morceaux de chairs inidentifiables, des grincements des bassins se frottant les uns contres les autres, répondants ainsi aux mélodies stridentes pulsées par les enceintes pharaoniques disposées de manière à ce que le son se diffuse de manière homogène dans tout le cimetière.

Ensuite, on nettoyait, remettait tout en place et le lieu retrouvait son apparence de paisible charnier.

Ce soir c'était relâche et tu avais tout ton temps pour fabriquer l'instrument propre à délivrer le message de Jérémie. Un orgue, semblait-il, à tuyaux.

Tu commences à assembler fémurs et vertèbres selon le plan dessiné dans ta tête, et celle de Jérémie au faîte de l'édifice, perchée au sommet des flûtes, la mâchoire laissée libre et claquant régulièrement sous les coups de maillet que tu distribues sur les chevrons d'ivoire.

Une fois ton ouvrage achevé (ou presque), tu te recules un peu pour le contempler. Il est impensable que l'on puisse construire un pareil engin à partir d'une simple carcasse humaine, mais la magie chamanique règne en cet endroit, sans compter les relents alchimiques propres aux restes de ton frère : la vraisemblance n'a plus cours. Malgré son aspect imposant, baroque, il manque un élément à l'ostéophone. Tes ongles mués en scalpels s'enfoncent dans ton épaule gauche pour en extirper la clavicule. L'opération, bien que douloureuse, ne te prend qu'une minute. Tes doigts ne tremblent pas : ta résolution est trempée dans le bain des laves de ton histoire. Aucun cri ne s'échappe de ta gorge, aucune dent n'éclate sous la pression de ses consœurs, aucun muscle ne se tétanise à la rupture. Tu roules maintenant le petit os dans ta main, soucieuse d'en ôter toute viande. Et puis, avant d'apporter la touche finale à ton œuvre, tu t'adosses à un arbre pour t'y assoupir, laissant à ton corps le temps de reconstituer l'élément perdu.

Tu es réveillée par les claquements du marteau, au dessus de toi une silhouette se penche.

— Que faites-vous ?

— Cha ne che voit pas ? J'accroche des jaffiches.

Tu te relèves et regardes l'individu, fort bien découplé.

Débardeur blanc et jean moulant épousant les contours de fesses musclées et de membre gonflé, pectoraux saillants, biceps proéminents mis en valeur par de subtils tatouages, peau lisse au hâle léger, un petit air de Marlon Brando en bandoulière... De quoi émoustiller la plus frigide des grenouilles de bénitier.

— Vous êtes ?

— Ben, che chuis le Fochoyeur, qui d'autre ?

— Pourriez-vous enlever vos clous de la bouche ?

— Déjolé... Désolé. Mais j'ai tout l'étage à me taper, vous avez vu comme il s'étend ? Pas une sinécure...

Effectivement, le Type traîne derrière lui un chariot monté sur vérins où s'entassent des monceaux d'affichettes imprimées à la va-vite. Curieuse, tu te saisis d'une feuille tombée à terre.

« Chloé Humbert, alias Clio (incarnation officielle), femme-fil-de-fer, matrice du patron, asterias rubens desséchée (que même les larmes ne pourront ressusciter), hôtesse attitrée du Léviathan, tueuse en série (numérique), mangeuse de mondes, pianiste hors paire (puisqu'elle en est privée), icône pentacomptée... LA Chloé Humbert, celle que nous admirons tous et toutes...


EN CONCERT EXCLUSIF

CE SOIR À UNE HEURE

ALÉATOIRE !

À ne rater sous aucun prétexte !

En guest, DJ Pelleteuse aux platines »

— Qu'est-ce que c'est que cette histoire de concert ?!

— Ben, vous allez bien jouer, là ?

— Mais ça ne regarde personne !

— Pourquoi vous apprêtez-vous à le faire devant des millions de gens, dans ce cas ?

— Mais il n'y a que des morts ici, je ne vois pas en quoi ça pourrait gêner !

— Ah bon ? Vous venez les déranger, chez eux, et vous voudriez qu'ils se tiennent tranquilles ? Croyez-moi, ils en profiteront, quoi qu'il arrive. C'est pas tous les jours qu'ils ont droit à de la musique live.

— Je ne vois pas pourquoi vous vous embêtez à coller ces affiches sur tous les arbres, en ce cas.

— Pour l'ambiance, le décorum, et surtout...

— ?

— Il faut qu'ils sentent qu'ils sont les bienvenus...

— ...

— Sinon, ça va me les énerver, vous comprenez. Je ne veux pas que ça dégénère. Ce ne serait pas très bon pour vous. Ils sont plutôt indolents d'habitude, vous savez, mais faut pas croire, ils peuvent être assez soupe au lait quand on les embête. Déjà qu'ils sont morts, si en plus on ne les invite pas au concert...

— Et vous croyez que je vais me plier à ce ridicule petit jeu ? Vous croyez vraiment que je vais attendre que vous ayez répandu partout vos stupides affiches pour accomplir ma tâche ? Vous avez une idée de ce que j'ai dû traverser pour parvenir jusqu'ici ?

— Euh... Non, non et oui. Cela dit, vous risquez d'avoir des ennuis. Déjà que vous avez exhumé les reste de Jérémie sans autorisation...

— C'est mon frère !

— Et alors ? Il se trouve que nous ne permettons que les sorties volontaires. On n'est pas des matons, c'est à eux de décider, non ?

— Il me l'a lui-même demandé.

— Dans sa lettre, c'est ça ? Excusez-moi, mais celle-ci est sujette à caution :

a) Elle n'a pas été strictement identifiée

b) On ne sait pas si son auteur présumé était en pleine possession de ses moyens au moment où il l'a écrite

c) La phrase qui permettrait d'affirmer que là était le souhait de votre frère, pour rappel « Alors, avant de mourir, car c’est ma décision, mes os devront parler, et ma voix porter. » :

1. n'était pas inscrite dans la lettre elle-même, mais sur la pierre tombale, et ce, partiellement

2. est équivoque dans son contenu :

a) il est bien spécifié « Avant de mourir », hors, rien n'indique que ce souhait se prolonge APRÈS la mort

b) rien ne laisse entendre expressément que l'on doive sortir les os de la tombe pour qu'ils parlent

c) pas de petit « c » pour le moment, mais on trouvera

d) D'autre part, attendu que le témoin Jérémie Humbert, ici présent, a manqué par deux fois de respect à la cour – bien qu'il ait depuis fait amende honorable

— Nous déclarons la prévenue Chloé Humbert coupable des faits qui lui sont reprochés, et la condamnons, ce soir, à donner un concert public devant tous les locataires du grand cimetière du neuvième étage... Accusée, levez-vous.

Mais tu n'es déjà plus là, lassée du discours lénifiant du Fossoyeur. Tu t'échines en d'habiles contorsions à placer la clavicule en son emplacement consacré...

— Eh, vous n'avez rien écouté ?!

— J'ai du travail, foutez-moi la paix. Allez donc coller vos putains d'affiches ou vous masturber aux toilettes, je m'en bats l'œil.

— Si vous le prenez comme ça...

— C'est ça.

Alors que la pièce s'ajuste enfin, tu sens un souffle d'air chaud sur ta nuque. « Et merde ! » Tu te retournes et te retrouves face à face au Fossoyeur, qui a au moins triplé de volume et de fait était devenu bien moins sexy.

— Vous avez des gaz ?

« CADAVRES ADORÉS, ALLEZ-VOUS RESTER COUCHÉS ALORS QU'ELLE BAFOUE VOS DROITS LES PLUS ÉLÉMENTAIRES ? »

« CETTE FEMME, ICI PRÉSENTE, VOUS REFUSE LE DROIT D'UNE REPRÉSENTATION (comme si elle était à cinq minutes près) ALORS QU'ELLE A DÉTERRÉ UN DES VÔTRES... SANS AUTORISATION ! »

« AUSSI, MOI, LE FOSSOYEUR, LE SEUL, LE VRAI, JE VOUS ENJOINS A BOUTER CETTE FEMME, MORTE OU VIVE, HORS DE NOS MURS »

« LE NEUVIÈME ÉTAGE DOIT RESTER VIERGE DE TOUTE LA SOUILLURE QU'ELLE TRANSPORTE AVEC ELLE »

...

« Ça y est, j'ai fini, vous pouvez y aller. »

Rapidement encerclée par la horde – ils étaient vifs, pour des morts – tu tentes une sortie.

— Bon, euh... OK, je veux bien jouer pour vous...

« ELLE A ACCEPTÉ ! »

« OUI, MAIS C'EST TROP TARD ! »

« (Regardez leur air chafouin...) »

— Eh bien, ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE !

Tant pis pour l'approche en douceur.

Le Léviathan fera l'affaire, après tout.

Tu commences par dépecer le fossoyeur, qui selon toi ne mérite pas sa majuscule.

(Chtonk ! Un compteur s'incrémente.)

Les macchabées marquent un moment d'hésitation. Privés de chef et de DJ, ils ne savent plus très bien se tenir. Tu repousses quelques excités qui voudraient s'en prendre à ton précieux instrument et rends les autres à la poussière. Les plus indolents réintègrent leurs pénates sans demander leurs restes. La morosité s'empare de l'endroit. Qui pourra remplacer leur cher administrateur ? Celui qui patiemment entretenait les tombes, tondait le gazon, taillait la végétation... et surtout, celui qui savait embraser la piste de danse ? Non, ils s'attendent à trouver, dès le lendemain, une armée de fonctionnaires disciplinés, blancs comme des linges, vêtus de costumes noirs et de cravates bien ajustées, maniant pelle et cisaille avec méthode et lenteur, ignorant les bienfaits des bits endiablés et de la sexualité post mortem, parlant peu et surtout ne leur parlant pas à eux, alors que merde, même les plantes, on leur cause, ils savent que c'était leur dernière sortie, que plus rien n'en vaudra la peine désormais, que chaque instant ils se souviendront qu'ils sont décédés et que moyennant quoi il est absurde de se lever pour aller guincher.

— T'y as été un peu fort, tout de même !

— Jérémie, c'est toi ?

— Oui... enfin presque... Disons ses os et sa voix... Sa mémoire.

— Je suis si heureuse de pouvoir te parler...

— Si j'avais un cœur, je le serais aussi.

— Jérémie...

— Tu pleures, Chloé ?

— J'ai tellement attendu ça. Nous avons tellement à nous dire.

—Mais nous n'en avons pas le temps...

— Comment ça ? Je croyais que...

— Regarde l'horloge qui luit dans le ciel jaune...

— Elle reprend sa course.

— Oui. Ma voix doit porter, maintenant, mais il manque quelque chose.

— Quoi ?

—Un cœur, je te l’ai dit.

— Mais je n'en ai qu'un et ne peux m'en passer.

— Si mes pronostics sont exacts, tu devrais être en possession d'une statuette te représentant.

— Comment le sais-tu ?

— Je l'ai perçu au travers des tentures trompeuses du temps.

— Ainsi, tu vois vraiment l'avenir ?

— Dépêche-toi, Chloé, l'aiguille des secondes s'arrache à l'inertie.

— Que faut-il que je fasse ?

— Place ta figurine au centre de la cage de mes côtes. Ensuite, je parlerai. Il faudra que tu croies toutes mes paroles, ma sœur, quelles qu'elles soient.

— Je ne veux pas que l'on soit séparés, à nouveau.

— On se reverra, ne t'inquiète pas.

— Je l'espère.

[Jérémiade en mi mineur]1

« Les autres ne savent rien, royaume de l'ignorance, empire des fous, je suis là parmi eux dissimulé sous les monceaux que laissent derrière eux les yeux communs, Clio, ma tendresse, dresse, dressera les autels des futurs temples, Hante n'est pas celui qui, c'est l'autre, le rejeton déchu dont les motifs [cf. infra} resteront inconnus, nous n'aurons que les effets dévastateurs, les psybombes disséminées sur l'envers du monde, nous les acteurs prêts à jouer notre rôle tragique, tous en rang, notre révolte alimentant les pompes géantes, précipité de chaos, trompés d'ennemi, Chloé, celui-là récupère tout comme de la boue, recycle tous les affects affolés, toutes les pulsions tous les rêves, gribouille la glaise pour créer l’étron rutilant, c'est lui que tu viseras, ma sœur, que nous viserons quand tu m'auras rejoint, là où je suis je ne connais pas la peur, mais j'ai besoin de toi, cette mission te réclame, tu le sais, Colin le sait également, c'est lui qui différencie, c'est lui notre dépositaire et notre huissier – de justice – l'élément neutre – je le sens, mais le fil d'or s'atténue, se perd dans les brumes des possibles – même moi je ne peux voir où il mène, tous les autres : horreur, convergence vers point de fusion, règne de l'homogène, de l'indifférence, du mot unique bon à tout bon à rien, génération de clones insensibles, corps inertes indésirables, les ires mortes avec l'amour, le rationnel appliqué, l'homme identique à lui-même, plus de désespoir, les spleens désenflés, lumière artificielle couleur de mort, les entrepôts-charniers dispersés sur la terre sèche, les sans-visages élevés à coups d'antiennes atroces, les prêtres-gardiens veillant à ce que nul ne devienne, le sang déversé en d'intarissables torrents, l'homme liquide rampant vers l'impossible repos, pas de résistance, Chloé, pas même un sursaut : déjà contaminés, déjà capitulé sous les assauts fébriles des assassins, les enfants convertis ou tués, par la folie de celui qui, sa triste démence, mais il avait les clés, Hante les lui a donné, il est si vieux, maintenant, si éloigné du réel dont il est pourtant géniteur/bourreau, si indifférent au devenir, pauvre Hante, labeur éternel, ce n'est pas lui qui regarde mais son ombre muée en chair, mais il avait les clés, celle du rêve magique, s'en est servi au mépris de toute décence, au mépris du vivant, on ne peut pas tuer ses enfants même les plus affreux d'entre eux : les avaler, mais ils ressortiront des ventres armés de lances, pourfendeurs de vagins, violeurs énucléés, défonceurs de culs nubiles, machines dures abattant la besogne avec méticulosité rance, danses mécaniques et froids rituels, âmes virtuelles esquissées sur le superordinateur, ordonnateur des sentences « Coupable », « Coupable », « Coupable », qui peut être coupé, haché menu, passé au presse-purée, au broyeur de déchet, mais on apprend à l'instant que le marché de la scie sauteuse explose, on va pouvoir se faire sauter gratis, à la fin de ton ascension, car tu la poursuivras, tu monteras au sommet de la tour mante et même au-delà malgré les épreuves qui t’attendent à chaque étage, n’oublie pas papa, voulu éviter d’en gravir les degrés, maintenant il hante cette histoire dans les oripeaux du corbeau moite, perdu et son chemin est plus long que le tien, n’oublie pas ta chute lors de cette visite un peu trop guidée, temps de se plonger dans les détail de chaque degré, de là et de nulle part sortira le sens, cessera la folie, de là naîtra la solution, le plan pour effondrer l’édifice de l’ombrechair, ennemi pluriel dans lequel tu évolues, ne te fie à rien d’autre qu’à toi, fille du vent, tu es ta seule amarre, ton seul soutien, n'attends aucune aide conseil et s'ils se présentent, refuse-les, ils ne peuvent émaner que d'une seule entité, viendront à toi sous les apparences trompeuses, prenant les traits de ceux que tu aimes, retors ne reculent devant aucune infamie, tout n'est qu'artifice ici, même les entrées et les sorties, qui sait si ton escalade ne se déroule pas du haut en bas, bas et haut, deux mots sans signifiés, aussi creux de moelle que mes os, cette topologie est celle de l'abstraction, sans liens, ni un ni trois, avec l'espace commun, trois brins absents, noyés dans cette toile tissée de mirages reflets, bijectée, rassemblée au hasard d'affinités pseudo-linéaires, l’impression que, les affiches s’en fichent, s’envolent, volutes déchiquetées, dispersées sur toute la hauteur, tous prévenus de ta prestation, tous t’épient dans les angles, longues vues diagonales, dragons dilatés hurlant leurs flammes d’équinoxes, moitié jour et nuit, couleurs versatiles, tous t’encercleront pour l’écorchure, symétriquement ingérée, t’échapper par des voies interlopes, en dehors de la logique – l’arme de l’adversaire, ne peut se tourner que vers toi : paralogue et synecdoque, anomalie efflorescente, utilise les bifurcations impossibles, les sauts de sens, intuitions tranchantes, la cisaille de ses reins renflés, rien pour l'éventrer, rien pour t'éventer après la grande suée des sons si suaves, les savantes oubliées, ton être [entre crochets] d'acier, rien hormis ceci : un cierge comme tu sais, mou et putrescent, un motif {cf. infra] à utiliser jusqu'à en user le sens, qu'il ne devienne qu'un fil de l'épaisseur du rêve Å, une corde triple à étrangler l'ariane monstrueuse avant qu'elle ne fornique avec un minotaure priapique, l'onaniste sire aura beau jeu de trouver la bonne bite à branler, celle dont pourrait jaillir une semence transcendante, éclat d'idée dans l'œil de Typhon, les petites marionnettes lubriques sortiront des stases et des étagères et des rayons, et des travées et des allées, sortiront en grande série, articulations et chattes graissées, prêtes à accueillir les dons sous formes oblongues et larges, mères formatées des figures lisses... nous seuls pouvons éviter cela Clio, si tu ne te trompes pas de route, les indices seront rares, interpréter les moindres anodins accessoires, la première et la dernière à emprunter la piste... Je t'attends... hâte-toi. »

Que te faut-il croire ? La criée du cœur en cage.

... poursuivre ...


1Les claquements des mâchoires ainsi que les appels d'air dus au soufflet de l'ostéophone ont été volontairement coupés au montage, cependant, le lecteur aura soin de marquer la pulsation et les points d'orgue de manière rigoureuse.

samedi 19 septembre 2009

Chapitre XX - Fuite Synaptique

Pour des raisons de mise en page, ce chapitre ne peut être présenté intégratement en ligne. La version intégrale en pdf est disponible ici : Chapitre XX - Fuite Synaptique

Tremper dans cette soupe de maladies rares, des sous, des sur, des en-deçà, des sirènes aux robes circonflexes adoptant les couleurs des aubes, ces récipients sont les calices enfantant les stériles hybrides de leurs amours contre-nature, rauques, nocturnes, des succédanés, de sombres faux-semblants, des farces tristes et sans saveurs, ne provoquant que des rictus désolés, des faces crispées sur des instants fracturés, et dans ces simili rêves je m’ébouillante, suffoqué, étouffé (cuit à l’), ils étaient tous présents, tous ceux qui, et même d’autres, des anonymes en chaleur dessinés en ombres creuses, ils attendaient le moment postliminaire où tout s’éventrerait dans une débauche de tripes puantes, découvrant une réalité autre, onirique ou non – pourvu qu’elle soit autre – il n’est pas de pire cauchemar que celui dont on ne peut s’échapper et même encore je ne peux l’évoquer sssans que sss’ensssuive une brutale accélération du temps, des lieux et des odeurs jusqu’à obtention d’une charpie indescriptible, une sorte de mélasse biffée de larges rayures fluorescentes amincies à l’extrémité comme des oriflammes figées en gelée et parfois, à la faveur d’une heureuse constante, je pouvais entrevoir d’incroyables figures découpées au scalpel, fugaces – de vrais chats sauvages, des lynx, des ocelots – s’éfaufilant dans le chaos majoritaire – il l’est toujours, quoiqu’on fasse ou qu’on imagine – en quelques microfissures – ici, le temps se compte en fissures, qu’y puis-je, moi qui subis – mais imprégnant les rétines rétives (pourtant) d’une rémanence tenace, brève clairvoyance au travers des brisures polychromes, alors là je m'enfuis, je n’en peux plus, non, en fait je m’arrête et c’est le décor qui continue de défiler à cette vitessse insssoutenable pour les yeux comme pour les orteils me laissant tel deux ronds de flanc découpés à la scie sauteuse et disposés de manière à former une sorte de paire de lunettes couleur gâteau à la framboise tremblotant (sous l’effet de l’air en déplacement), alors là je ne sais plus, plus très bien où ni quand, peut-être cinquante fissures après GB – je dis ça au pif, pour me rassurer, disons que nous sommes cinquante fissures après GB, qu’est-ce que ça peut bien faire, hein, si je puis m’y accrocher – non, non, rien que d’y penser j’y replonge la tête la première et j’ignore quel temps utiliser cela devient beaucoup trop compliqué même pour mes trois encéphales surentraînés, cela devient trop éprouvant même pour mes quatre cœurs en V censés délivrer une puissance de milliers de chevaux-vapeur déchaînés, hennissant, fumant de leurs furieux naseaux : ces équidés sont-ils bien des chevaux ? doute, doute, tant ils paraissent cruels, regardez-moi ces canines démesurées, il doit s’agir d’une espèce carnivore, cannibale ou apocalyptique, voire les trois à la fois, ça me fout les foies, la chair de poule, quoi, ils s’avancent, c’est une menace pour sûr, ils ne vont faire de moi qu’une bouchée apéritive, un amuse-gueule, mais l'omelette de mes pensées bave sans que je parvienne à en retenir les fils gluants, mes désirs indisposés, mes fragrances de flatulence, ce double indistinct brutalement réintégré, ce retour à une complétude intermédiaire, cette statuette exogène chauffant au rouge mon noyau d'orichalque, curieuse résonance, un peu perverse, sans doute, et, toujours en dessous, les ors durs chatoient doucement en houle chantante, boule géante (rouge ou bleue) variable et vaine que nous contemplerons longuement toutes paupières tendues à rompre, roides, ne souhaitant plus cligner sur ces yeux desséchés quoique extralucides, nous chanterons l’hymne de l’unité bientôt retrouvée, un chant d’espoir ridicule, une sorte de foxtrot endiablé mixé avec un air d’opérette, un truc vraiment à chier bien qu’entraînant, mais malgré tout nous savons qu’une fois toutes parties réunies, les choses (la réalité) ne seront pas si différentes, vagues variantes tout au plus, un poil insolites, sans que pour autant elles redeviennent « comme avant », si tant est qu’il y eut un avant, non, l’entropie s’en est mêlée, l’indispensable garce aux ailes aussi longues que la supposée bite de Chtulhu – on entre dans le domaine de la légende et dieu sait le nombre de conneries qu’on est capable de distiller à grand coup de « notre père » et de « je vous salue » et de « en vérité je vous le dis » lorsqu’on franchit cette porte en polystyrène extrudé aux joints de plâtre... écoutez... écoutez... entendez-vous ce présent qui tinte alors que tous sont au courant : ces événements se sont déjà produits... ranimés par le souvenir, juste un souvenir et paf le piège se referme, la boucle continue encore et encore et encore empêchant le simple usage d’un passé rayonnant de son imperfection, plus de raison : les ondes s’enfuient, les canaris se taisent enfin, enfin sentir ce singulier silence qu’on aurait jamais cru, enfin ouïr ces cœurs battre en chœur, ces conserves corrodées bringuebaler sous leur linceul de chair, c’est pas tous les jours, non, qu’on peut enfin, enfin, enfin quoi ? tout ça, pas besoin de décrire ces évidences, ces logiques imperturbables, ces trucs et débiles machines, ces entrechats et entrefaites logés dans les interstices de la pensée lacunaire, mais nous n’irons plus, non, nous n’irons plus au bois, fuir les menaces de dévorations successives, ces crocs qu’on croit invincibles tant ils s’aiguisent sur les grès de nos peurs, on dirait des silex taillés au cordeau, et boum l’étincelle l’étoupe s’embrase en traînant derrière elle cette confuse et tenace et acide odeur, nous avons le feu – que va-t-il advenir de nos corps mous devant les flammes, nous avons le feu mais qu’en faire, brûler les savanes, forger les épées damocléennes, nos haches avides de nez, de têtes ou d'esgourdes, nos locomotives crachant leurs fumées toxiques, nos concordes s’accordant leurs danses supersoniques, nos âmes trempées dans le bain de nos errances, erre, erre, erre, et puis quoi, que restera-t-il à la toute dernière ligne : des cendres et du sel sur nos terres autrefois fertiles aujourd’hui intranquilles parsemées de spasmes pas si telluriques, autant de blessures, autant d’amertumes accumulées : incurables, trop rongées, trop rognées : des moignons ayant rendu tout leur jus, bons à rien qu’à la douleur, de celle qui ne part jamais, c’est qu’elle est trop profonde, trop ancrée jusque dans nos habitudes les plus anodines – on a jamais le courage de se les arracher : on sait l’irréductibilité d’une telle souffrance, son caractère indissociable du vivant, faut bien faire avec, mais quelle torture, personne ne peut endurer ça sans s’inventer de nouveaux royaumes à conquérir, pour fuir le seul qui vaille et le seul qu’on n’ose accoster : certains restent en son sein et s’y consument entier tant ce territoire est aride, mais qu’importe, ceux-là sont des hommes et ils y fourbiront leurs dernières ârmes, ceux-là sont les vrais puissants, les héros, pas la viande des champs de bataille ou d’honneur, les bœufs combattant les nains dans leurs costumes et leurs tranchées, la fleur au fusil et les tripes à l’air, et pour seule trace une épitaphe bientôt gommée par l’oubli et l’érosion et pfuit plus rien, ou peut-être qu’une coulée de boue providentielle viendra fossiliser les heureux squelettes mais le langage se sera évaporé avec le sang, voilà ce qui restera au-delà des apparences bien trop verbeuses pour qu’on y prenne garde, trop factices et à la fois si pleines, ttt, restons à l’écoute de la pierre – non – c’est aussi bien, notre mère-pierre, notre dure-mère, nous, les excaliburs de pacotille serties de strass rutilants, toutes empreintes de morgue vaine – et tout ça pour quoi ? - j’en sais plus rien, cette redescente le long du tronc cérébral m’éreinte, m’essore, me broie, j’aurais peut-être mieux fait de rester au chaud au milieu de ces horreurs brûlantes plutôt que de me confronter à l’archaïque reptile pas si somnolent qu’il en a l’air cette fripouille sans nom, non, ne pas s’enfuir devant ma propre dispersion, mon devenir-poudre-de-perlimpinpin et même ainsi je ne parviendrai pas à me jeter aux yeux des passants, de toute façon il ne passe jamais personne, par ici, à mille milles de toute terre habitée, rien à apprivoiser à part soi-même – veux-tu être mon ami ? allons pavoiser la main dans la ventouse devant le néant coprophage avant de se faire avaler tout rond, et le ventre de la baleine nous semblera une saine demeure, un endroit approprié pour continuer, poursuivre la route mourante, se décomposer avec elle, s’éparpiller en cent sentes serpentines puis pointillées

Pour lire le chapitre complet en pdf, c'est ici : Chapitre XX - Fuite Synaptique

lundi 29 juin 2009

Chapitre XIX – Décompositions

Ramures aux vents, ravalant les murs, Colin tout contre la décrépitude de ces parois décaties, petites racines s'insinuent dans les fissures des moellons, dans les jointures de ciment pourri, jusqu'à la chute. Pas de porte, alors... pénétrer par les parpaings. Forcer l'entrée des charniers à l'odeur immonde de chair liquéfiée. Effriter, effriter, un par un, toujours le même spectacle des corps, seule la scène change... Le temps passe avec mouches et staphylins, légion des nécrophages en position offensive, éclosion des cocons, envolée de gaz phosphorescent, les âmes dissoutes, le sang noir coagulé, les peaux nues et mortes, déchirées, premier plat de la curée, un mets de choix pour la faune gourmande à six ou sans pattes.

Certains vivent encore. Les visages au hâve de navet virent au vert à la vision de l'homme végétal (mimétisme ?). Leurs yeux sont des calots brillants, des reflets ternes dans l'obscurité. Ils pataugent, plaf plaf, pataugent sur le sol souillé, inondé des leurs en bouillie. Les côtes saillent, se disputent le privilège de percer l'épiderme en tête. D’autres, au seuil de la gadoue, se déplacent sur moignon mou. Reine gangrène ! Un engrais de choix pour Colin. Éblouis par la subite clarté, ces cadavres ambulants laissent apparaître le puits de leur perdition, tout au fond le vide, même plus la souffrance, non, rien qu'une surface laiteuse, stérile, molle. Autour des cous pendouille toujours la même médaille rutilante, à l'épreuve de l'ordure – semble-t-il – dont il se dégage des ondes délétères... Certains en arborent plusieurs, des centaines parfois, prélevées sur les corps épars... Peut-être se sont-ils battus, ont-ils tué pour se les procurer.

Révélateur.

Avidité, envie de la chose vue, portée, possédée.

Précipiteur de vacuité.

[Il est temps que surgisse le CRI !]


Regarde : la peau s'est parcheminée en
Fine poudre grise, cendre putréfiée,
Ostensibles côtes, si peu calcifiées,
Ossature nette enserrée de néant.

Bras et jambes ont passé une année en
Pendouillant mollement, se sont sacrifiés.
Détachés maintenant, voient se liquéfier
La chair autour du coude délinéant

Un nouvel appendice sanguinolent.
Regarde : les morts attendent indolents
Que rompent les tendons, que tout ce qui reste

De la viande se désagrège en morceaux
Spumescents puant la peste ou le pourceau,
Qu’elle fonde en soupe de merde indigeste.

Les derniers hommes sont liquides, ne tiennent plus debout, flaques de gerbe, de merde, d'organes déliquescents. Les inutiles têtes s'affaissent en dernier. Elles restent parfois, montées sur des vertèbres vitrifiées, comme embaumées, paupières et bouches ouvertes sur le vide. [Il est temps que l'espace sonore à son tour se déforme !] Est-il horrifié, Colin, non, fatigué... la nuit étend son voile, la photosynthèse s'interrompt, le sommeil vient... Environné d'effluves nauséabonds émanant du fleuve, infâme Phlégéthon, s'écoulant sans discontinuer de toutes les bâtisses démolies, de tous ces macchabées qui n'en finissent pas de se répandre, il sombre dans l'hypnoïde torpeur de l'arbre.

Au petit matin, un véritable bosquet de troncs putrides l'encercle. Certains s'agrippent à ses bras-branches avec les chicots, les gencives ou les ongles – pour les plus entiers d'entre eux. Trésor, trésor, tous à leur trésor... égaré depuis longtemps, ils ne savent plus. Ne reste plus rien de leur force ni de leur cœur. Aspirés. Colin s'ébroue et la vermine se détache, volète de-ci de-là, maculant les murs des résidus de leurs explosions. Comment retrouver l'homme tranché, le saint patron des ombres et des damnés ? Il laisse le carnage s'achever – les rampants, excités par le sang, se jettent les uns sur les autres, cherchent à s'entrarracher les pendentifs – mais la chair corrompue rompt si promptement que les têtes se détachent à la moindre traction.

[...]

Des taches brunes sont apparues sur certaines de ses feuilles. Celles-ci se flétrissent et s'estompent.

[...]

Colin pense à Chloé, son aimée.

Il sort et contemple à nouveau ses précieuses statuettes.

Cela lui insuffle un peu de courage, de cœur à l'ouvrage.

[Tranché dans le vif, le vice, le vit, taraudé, usé, déstructuré.]

L’arbre mort s’endort dans cette forêt sauvage. Il doit se régénérer, se débarrasser de la souillure. N’en peut plus, Colin, n’en peut plus de ces montagnes de viande molle, non, cela le ramène à son rêve maudit, à son existence servile. Son ancienne vie le rattrape, inexorable, le passé enfoui ressurgit, et le voilà à désirer presque un retour arrière, un retour chariot
dans son entrepôt, avec ces faux objets, cette viande crue et nue, ces morceaux corrompus qu’il rangeait – si consciencieux, le Collectionneur, méticulosité chevillée, dans son pull aux beiges croisillons, ses membres frêles, agiles, ses encensoirs dressés, sa bite inerte, cierge mou et putrescent, ses motifs (cf. infra) inconscients assassins, les obsessions du soir et du matin, ses rations et ratiocinations, hop, pas de côté, douze dans l’allée… et ces heures, ces moires, ce bonheur… en cage, en cage, en cage, tissée de ces serpents mort-nés, pas les mêmes, non, pas les mêmes que l’homme tranché, le saint chatoyant dans la pénombre de sa non-vie, pas les mêmes non, pas les mêmes que Chloé, son aimée, amour, amour, amour, il connaît l’amour, mais ne sait pas ce que c’est, non, ignorance moite aux revers vides, non, mais son cœur bat, baboum-baboum, en syncope – clac ! – il veut la revoir, il veut la serrer dans ses bras, lui donner l’étreinte et le renouveau, la violente douceur de l’orgasme, de la germination, des méioses mélangées, de la semence projetée accueillie, des cris perforant les tympans, et qui déchirent la trame fragile des psychés, et qui dessinent des lames aux ciels ténus des crânes, les voussoirs s’effritent, les plaques osseuses craquent, se disloquent, mais pourquoi ne peut-il sortir de son inertie ? pourquoi faut-il rester là, dépenaillé, luttant contre la gangrène qui l’a contaminé ? pourquoi a-t-il été irrépressiblement attiré par la dégénérescence des derniers des hommes ? qu’espérait-il, lui, l’être composite innommable ? une rédemption une attache un sursis ? pas la lanterne qui lui aurait permis de retrouver la trace d’hypothétiques rescapés, non, pas plus que Jérémie

— Oui ?

Les paupières sont de bois, mais Colin, à la faveur du jour, a pu les relever légèrement. Quelqu’un se tient devant lui…

— Tu m’as appelé, non ?

La sève coule de sa bouche sous l’effort. Le végétal a pris le dessus pendant son sommeil, les mécanismes propres à la survie se sont déclenchés, assurant la relève de toute forme de volonté.

— J’r’m’

— Ouais, enfin… pas tout à fait. Dis-donc, te voilà bien barré, vieille branche ! Attends, te fatigue pas, je vais te préparer un petit quelque chose.

La silhouette à peine distinguée trifouille et farfouille dans un paquetage de toile, en sort des alambics, toute la panoplie de l'alchimiste, et puis des fioles contenant des liquides cocasses, des poudres multicolores, des pipettes graduées et brûleurs à gaz... En quelques instants, un véritable laboratoire s'est monté dans la clairière, muni de bras articulés sur lesquels sont emmanchées des mains humaines. Le sac était pourtant si petit, une besace tout au plus.

— Ta Taaaa ! Je te présente Roger, mon labo portatif intelligent et autoréductible ! Pas mal, hein ?

— Mmmf.

— Je prends ça pour un oui enthousiaste. Bon, voyons, voyons... Roger, nous devons nous occuper de ce monsieur. Que proposes-tu ?

Les mains frémissent, s'agitent et dessinent des signes dans l'espace.

— Une fontaine de jouvence ? Dans cette clairière ? Je crains le cliché... Manquerait plus qu'une licorne par-ci, un troll par-là... Non, non... Quelque chose de plus... moderne... mobile (on n'arrivera pas à le déplacer, tu vois bien)... élégant... Ouais, je crois que je sais ce qu'il nous faut !

Pseudo-Jérémie s'installe à son établi, sous le regard manucuré de Roger, et se met à dessiner des plans avec une belle dextérité. Ses doigts s'entortillent en tous sens, tracent des cercles parfaits sans instruments, mais aussi des figures géométriques bien plus complexes en trois dimensions [solides de Johnson : gyrobicoupoles octogonales, disphénoïdes adoucis, antiprismes, etc.], ou plus... de la haute voltige. Une fois bouclé, il montre son croquis à Roger qui cesse de se tourner les pouces pour applaudir un bon coup.

— Tu vois, Roger, il faut parfois faire preuve d'audace, d'imagination ! Je crois que tu es un peu trop classique dans tes goûts...

— (petit air vexé).

— Oh, ne le prends pas mal, après tout, c'est moi qui t'ai conçu. Et puis, ce n'est pas une mauvaise chose : on se complète bien, toi et moi. Allez on tope, et au boulot.

Clac !

Si pJérémie est un as du dessin, on peut dire que Roger assure en réalisation. Pendant que le premier s'affaire avec ses potions, confectionnant quelque miraculeux élixir, le second entreprend de monter un curieux assemblage de tuyauteries, de plaques, de robinetteries, maniant le fer à souder, la clé à molette et le maillet tel un maître artisan. Durant quelques heures, la clairière se transforme chaos de bruits, de couleurs, d'odeurs exotiques, les fumerolles virevoltent, le marteau claque, les flammes chuintent, la tronçonneuse débite un arbre séculaire en moins de deux, les liquides glougloutent et on ne voit plus le ciel, on n'entend plus le froufrou du bestiaire sylvain, non, c'est la cataracte des outils, c'est le feu d'Héraclite qui se déchaîne et entraîne dans ses flux et reflux la pensée et le rêve, les constructions symboliques éphémères, révélant le cycle créateur éternel...

Une douche.

Superbe, au demeurant. Structure et cabine en bois d'ipê (mince, cette forêt n'a pourtant rien de tropical), chromes étincelants, jets multiples permettant massages lombaires et ablutions diverses, pommeau principal extra large offrant un cône de lavement adapté aux plus fortes carrures, le tout monté sur chenilles assurant une mobilité tout terrain... De la belle ouvrage, à l'épreuve d'un certain temps. Quant à pJérémie, il en a fini avec ses réactions alchimiques fantaisistes et brandit un erlenmeyer duquel s'échappent de lourdes vapeurs blanches avec une fierté quelque peu dissimulée par le masque à gaz lui mangeant la face.

[Passage au vestiaire.]

— Bon, Roger, passe-moi ma baguette de sourcier.

— (...)

La « baguette » en question ressemble plutôt à un instrument de mesure sophistiqué muni de deux antennes et d'écrans digitaux. Un petit haut-parleur crachouille des bip-bip un peu rauques.

— Ah, la technologie ! Je n'ai rien contre les méthodes traditionnelles, mais faut avouer que ce genre de gadgets est foutrement utile.

Crépitement, fumée noire : la baguette est cramée.

— Putain, c'est pas possible... La garantie a expiré hier. Quelle bande de fumiers ! On va devoir passer des heures à se balader avec un bout de bois, quelle guigne... Roger ?

— (Haussement d'épaules)

— Quoi ? T'as balancé l'ancien modèle ? La baguette de coudrier des aïeux ? Le pendule ?

— (...)

— C'est moi qui te l'ai demandé ? Et alors ? Depuis quand tu fais tout ce que je te dis ?

.

..

...

....

.....

— Alors, es-tu Jérémie, oui ou non ?

— Je te l’ai dit, pas tout à fait. Tu peux m’appeler Pseudo-Jérémie, si ça te rassure. Mais Jérémie tout court, ça m’ira aussi.

— J’ai un peu de mal à comprendre.

— Il y a eu une bijection généralisée. Quel foutoir !

— C’est vraiment plus clair, merci.

— Bon, je vais essayer de t’expliquer. Tu prends un ensemble, une patate, par exemple (les mathématiciens adorent deux choses : les patates et les femmes de dynamiteurs), tu la transformes en DEUX patates par bijection, oui c’est possible. Ces deux fécules, rigoureusement équipotentes, seront identiques presque partout, id est, à des ensembles de mesure (au sens de Lebesgue) nulle près.

— Si j’ai bien compris, tu es Jérémie presque partout ?

— Exact. Mais je suis rongé par des ensembles nuls (franchement nuls, tu peux me croire).

— Ça n’a pas l’air marrant.

— Boh, on s’y fait. Est-ce que le gruyère se plaint de ses trous ?

— Hm, très pertinent, comme illustration.

— Dis-donc, t’étais pas censé être un espèce de mollasson obsessionnel, toi ? Et te voilà qui te fout de ma poire ?! D’après mes informations, tu savais à peine causer, y’a peu de temps...

— J’ai un peu changé. Des rencontres, des métamorphoses. Peut-être ai-je été bijecté, moi aussi.

— Toi ? Non, non, impossible. Tu es l'invariant.

— Pourrais-tu cesser de causer par énigme ?

— Nous sommes dans un espace de Sobolev muni d'une opération, d'un élément neutre et d'un élément absorbant. Tu es l'élément neutre. Point. C'est mathématique. Tu ne peux être transformé qu'en toi même.

— Je n'ai pas l'impression d'être dans un univers abstrait. Tout ça est bien réel, non ?

— Ce n'est pas incompatible, mon vieux. Faut pas s'arrêter aux apparences. Plus on plonge dans la réalité, plus elle devient abstraite.

— Et l'opération ? Et l'élément absorbant ?

— Le produit de convolution. « Croassez et multipliez », c'est pas moi qui l'ai dit... L'élément absorbant, tu sais bien de quoi il s'agit, je pense. Le trou noir annulant tout sur son passage, émaillant chaque ligne de l'histoire, l'œil de notre cyclone...

— Han...

— CHUT ! Ne prononce pas ce nom. Il pourrait nous avaler. Même toi. Même ici.

— Dis-moi, et l'original ? C'est lui que je dois retrouver, pas une vague imitation...

— Pas la peine d'être insultant, Colin ! Je ne sais pas où il se trouve, ni même s'il existe encore. Pas plus que l'autre.

— L'autre ?

— Oui, l'autre double. De Jérémie sont nés deux pseudos, dont moi. Nous sommes trois. Seuls nos vides nous distinguent.

— Et c'est pareil pour tout ? Je veux dire, tout ce qui nous entoure ? Le cosmos dans son entier ?

— Eh, tu me crois omniscient ? Je n'ai aucune idée de l'ensemble sur lequel s'est appliquée la transformation, hormis quelques propriétés générales et le fait que toi et moi en faisons partie.

— J'ai mal à la tête.

— Bon, Roger, ressers-nous un verre, tu veux ? J'ai la gorge sèche, à force de causer...

— Volontiers.

[...]

— Jérémie ?

— Slrp... Oui ?

— Qu'est-ce qu'on fout ici?

— J'en sais rien. Quel est ton dernier souvenir avant d'arriver là ?

— J'étais avec ma bien-aimée, dans la jungle... Et puis, j'ai senti une sorte d'appel. Mon carton s'est mis à vibrer. Il fallait que j'y aille, que je retrouve les autres réceptacles.

— Les autres ?

— Oui. Chloé était

— Chloé ? Ma sœur s'appelle Chloé. Étrange.

— Non, ce n'est pas étrange. Elle m'a longuement parlé de toi.

— ...

— Tu as l'air triste. Tu pleures ?

— Non, c'est l'émotion. Je suis heureux qu'elle se soit ouverte à toi. Il s'est passé tant de choses.

— Oui.

— Elle t'a parlé de ça, également.

— Oui.

— Heureusement qu'il me reste des vides pour y déverser mes larmes.

— Toujours pratique.

— J'espère que je la reverrai, que je pourrai la sauver. Moi ou les deux autres. Cela revient au même, en fin de conte.

— Elle est déjà sauvée, Jérémie. Elle est grande, maintenant.

— Tu as raison, je le sens. Mais je devrais la rencontrer à nouveau, si le fil d'or s'épaissit.

— Le fil d'or ?

— Une métaphore.

— Ah.

— Et ensuite, que s'est-il passé ?

— J'ai débarqué dans ce monde bizarre. J'avais tellement hâte de voir les hommes...

— Sinistre, hein ?

— Que leur est-il arrivé ? On les dirait tout droit issus de l'enfer de mon existence précédente.

— Il y a eu une forme de lent cataclysme, instillé par la peur et l'avidité. Cela semble avoir un rapport avec la Grande Bijection. Mais je ne saurais pas l'affirmer. J'ai entendu les échos d'une opération mercantile de vaste envergure.

— Les pendentifs...

— Tu les as vu ?

— J'en ai même récupéré un... Regarde.

— ...

— Tu en penses quoi ?

— Fichtre. C'est pas de la tarte. Roger, tu me files un coup de main ?

[...]

— Tu vois, là, ce petit mécanisme ?

— Oui, en forme de trompe, c'est ça ?

— On dirait une version miniaturisée d'une psychopompe. Incroyable, tout ce qu'ils ont casé dans un objet si petit, si anodin. Roger, loupe binoculaire, s'il te plaît.

— Tu cherches quoi ?

— Un indice... Tiens... Voilà une inscription gravée sur le revers de cet engrenage... H. A. N. T. E. Inc. C'est bien ce que je craignais.

— La même inscription que sur mes figurines.

— Ah bon ? Incompréhensible. Peux-tu me les montrer ?

— Bien sûr.

[...]

Flash et flou, en un clin d'œil, pJérémie disparaît avec sa pseudo-effigie, laissant seul Colin avec toutes ses questions en instance. Pour une fois qu'une rencontre semblait lui apporter quelques lueurs sur son parcours et celui du monde, sur cette étrange constellation qui l'environnait et dont seules de brèves éjaculations de sens le barbouillaient parfois, inattendues, ne permettant, par leur fugacité même, aucune analyse sur l'instant, le contraignant à se satisfaire de souvenirs, vague cadavre à disséquer, projection du sujet à sa simple carcasse objectale autorisant toute interprétation alors même que l'heure du décès (de l'instant) se décale à mesure que l'hécatombe des secondes poursuit sa marche inexorable.

Seul ?

Pas tout à fait. Roger, le LPI, les bras ballants, désœuvré par la perte de son légitime propriétaire

(Les mains s'agitent de soubresauts outrés)

oui, bon, de son respecté collaborateur (ce qu'il peut être susceptible !), se tient toujours dans la clairière.

— Bon, eh bien... nous voilà tous les deux...

— ...

— Oui, c'est une évidence. Les dialogues commencent souvent comme cela.

— ...

— Que dirais-tu de m'accompagner ? C'est pas tout ça, mais il va bien falloir trouver les autres.

— ...

— Pourquoi ? Je ne suis pas sûr qu'il y ait un pourquoi... C'est si compliqué. Pour ne pas retourner à la folie du vide et de l'oubli, peut-être. Je n'ai que cela. Pour ne pas m'asseoir et attendre la pétrification définitive. Et puis...

— ...

— Retrouver Chloé, à la fin. Quand chacun de nous deux aura accompli ce qu'il estime devoir accomplir.

— ...

— Bon, on va pas s'enraciner là. Ce monde-ci ne m'inspire plus rien qui vaille. Tu sais te replier tout seul ?

— (Schlink).

jeudi 7 mai 2009

Chapitre XVIII - Varihantes

Hante me regarde et ses yeux me brûlent.

Une semaine ? Un mois ? Je ne sais pas, je ne sais plus. J'ai parfois l'impression que Hante me regarde depuis toujours. Mais comment sont ses globes, rouges violets bleus ? Ils semblent noirs au cœur de l'obscurité, un bistre incandescent, les cendres tièdes dissimulant l'ardeur extrême des iris dilatés dans lesquels je me noie. Cent yeux brûlants, sans dieux devant. Non. Nulle divinité ne pourrait s'interposer entre moi et Hante en moi, au centre affamé de mes viscères. Il est un miroir brisé. La démangeaison courant ma nuque me fait signe, m'appelle, m'appelle et pèle ma peau roussie par les flammes gluantes.

Je suis concentré sur ma trame. Le tissage des fils sensibles n’est pas très compliqué mais demande beaucoup d'application. Plongée dans mes souvenirs-écrans qui se jouent de moi et de mon corps abâtardi – mon père était manufacturé, de toute évidence – et les réminiscences dansent à l'intérieur, une nuée, légion de sauterelles anthropophages devant lesquelles je suis nu, nu et apeuré. Comment lutter contre l'insectoïde insécurité de base ? Rien n'y fait. Seul Hante peut. C'est ainsi, il me faut son foutre-feu . J'en ai besoin. Peu importe ce qu'il est, qui il est. Il me garde des limbes étroits et profonds desquels s'envolent tous ces arthropodes carnivores. Seul le napalm, giclé en nappes infernales, peut me sauver des grouillants. Après tout, ce n'est peut-être qu'une illusion d'optique. Puis-je oublier ? Mes doigts crapahutent sur l’ouvrage et il s'échappe de mes ongles de longues volutes violettes (ou rouges, ou bleues) qui viennent me vriller la vue. Les cordes s’enroulent et se transforment en symboles magiques, incantations démoniaques qui défilent sur le moniteur. Bientôt ces cris silencieux traverseront la barrière polymérisée, s'épancheront dans mon (notre ?) monde. Je le sens, je le sais.

Lire le chapitre en intégralité, format pdf (les spécificités du chapitre m'interdisent de le mettre en ligne) : Chapitre XVIII - Varihantes en pdf

mercredi 11 mars 2009

Chapitre XVII - Ascension

Tes pas dans les siens résonnent... Doux écho écho écho. Tes pas effacent les siens, raisonnes-tu ainsi, tes pas sur le sable humide, empreintes délictueuses bientôt mangées par la marée, le pas de l’écume sera le dernier à jamais renouvelé. Tu as marché longtemps avant d’arriver à ces rivages, plage blanche, page aussi vierge qu’un nouvel horizon. Au bout du monde, Chloé, avant le prochain.

Tu fabriques un monticule éphémère pour y poser la statuette de basalte, ta statuette estampillée H.A.N.T.E. Inc. si noire, corps noir • photophage, c’est toi représentée, icône fidèle à transporter. Tu danses en cercles autour de ce totem des arabesques sauvages, incompréhensibles, au rythme du chant magique qui coule maintenant dans tes veines. Le double legs de Colin.

Colin...

Où est-il ?

Venu de nulle part, parti ailleurs... Son incursion dans ta vie aura été une parenthèse de paix, un havre dans lequel tu peux te reposer en esprit. Tu n’es pas triste : un jour, les retrouvailles.

Plus tard, une autre vie palpite...

Colin et ses yeux entièrement verts, son écorce tendre, ses cheveux de pailles, son sang-sève si...

Essoufflée, tu t’allonges à la frange humide de la mer berceuse, tu te laisses entourer de son eau tiède.

Tu n’aurais jamais dû tant tarder à t’éveiller. Tu avais peur, Chloé, tu ne pouvais pas savoir ce qui t’attendait, tu n’avais pas... ça...

Colin et Chloé.

Deux amants subterrestres, l’amonstre impossible. Tu as quitté ce monde – lequel ? – et lui n’y est jamais allé.

Lui. La créature émancipée. Toi. L’humaine émaciée.

Deux amants éperdus. Juste une nuit pour s’assembler.

Colin te nourrit de son sang-sève pendant les jours qui suivirent ta nouvelle aube. Pour briser ton piège cristallin, vous dûtes user d’une patience inouïe, chercher dans la structure les lignes de failles microscopiques, les travailler des heures durant, craqueler peu à peu ce bloc presque indestructible.

Tu en sortis épuisée, catatonique… à peine un souffle de vie. L’entrave tuée, l’entrave tue.

Il t’offrit sa substance étrange, miel délicieux et nourrissant. Il se tranchait un rameau-poignet et le collait à ta bouche avide. Il savait quand tu en éprouvais le besoin. Et tu buvais, tu buvais jusqu’à satiété, chaque gorgée distillant dans ton organisme l’énergie qui lui faisait défaut.


L’ombre des cendres
Portée sur la corniche
Nectar
Pas trop tard
Les angles aigus gravent un bas relief tendre au bas de la stèle noire de la tombe du seigneur
Scènes de sexe stupre nonpareil
Sélection des meilleurs moments :
- Un centaure se fait sucer par une nymphe aux ailes dorées. Le pénis et les gonades disparaissent entièrement dans bouche de la fée.
- Quatre femmes s’envoient en l’air avec des serpents boas adultes et possiblement non consentants. Impossible de compter les constrictors, vrai sac de nœuds gordiens. Cependant, aucun des orifices des demoiselles n’étant libre, on peut déduire le nombre de serpents à raison d’un virgule cinq par femme, donc six au minimum – de facétieux ouroboros peuvent se dissimuler dans l’image.
- Une tribu de cunnilingus donne une fête géante en l’honneur de Roi-Clito assis sur son trône de chair. Les langues se délient, les bourgeons éclosent, les bouches éclusent.
Le seigneur ne dormira pas seul dans sa tombe ce soir
Accompagné d’une armée de bacchantes déchaînées
Combien de vits suintants de son corps déformé ?
Assez pour satisfaire l’armée, croît-il
Assez pour se branler
À l’infini
Éjaculations féroces répétées outrancières
C’est le monde qu’il encule
Encule encule encule
Foin des bacchantes stuprides
Foin de la baise sur la paille de ces granges symboliques
S’en fout les fétus crament sous la braise
De ses yeux
Le seigneur affamé, toujours une de ses bites l’occupe
Le seigneur en sa tombe vide sa mort par giclures obscènes
Insatiété avidité du trépassé
On l’a caché
Son cénotaphe donne l’illusion d’un antre
On l’a caché
À même la terre, Amen
L’éleveur de bêtes monstrueuses
Faust est content, doc Franky itou
Le seigneur se pare de spasmes à l’esthétique sulfurique
Inépuisable roc de flammes sadiques
Ouranos est content, Gaïa itou
De la semence partout
Peu importe les larmes du fond de la gorge
L’enfant délaissé aux assassins borgnes
Le mutilé revient avec ses mains montées en pendentif
Ces bijoux font des sons sourds quand il court
Peu importe les mères transies des nouveaux mutants
Elles sont mortes, maintenant
Peu importe les holocaustes si les dieux sont satisfaits
Vierge factice érigée en icône tremblotante
Domine le paysage de son visage triste
Un phallus de pierre logé dans l’anus
Dissimulé sous la toge
Le visage plus si triste
Un peu grimaçant sur les côtés
C’est orgasme qui pointe
Le bout de son é
Et toujours les paumes jointes
Fait semblant de prier
Gloire à toi, Seigneur
Qui nous conchie
Qui nous baise ainsi
Gloire à toi, Saigneur
Que ton ouvrage tisse une toile
Aussi serrée que nos culs récalcitrants
Ils finiront bien par céder
S’aider soi-même c’est des conneries
Quand on a le manche coincé
Dans la jointure de lèvres glacées
Ô Seigneur, peu importe
Nos résistances mornes
Nos illusions mortes
Nos vertes cornes
Continue, Seigneur
De nous arracher nos filles et fils
Écartelés sur les bancs froids de tes caves
Hâves avoirs disposés sur ton étal...

Plus tard, une autre vie palpite...

Te voilà recouverte de sable, piquetée de ces points minéraux, douce démangeaison. Tes pensées dérivent au rythme des nuages solitaires qui parcourent lentement le ciel. Elles s’arrêtent sur Colin et votre nuit folle.

Sa peau-écorce en quinconce râpe tendrement ton ventre. Délicatesse, fines feuilles chatouillant tes reins et ton cou, sans à-coups, coléoptères courant sur tes côtes... le con se désenclot comme une fleur aux aurores appelant de ses vœux la rosée salvatrice.

Le temps pourrait s’arrêter là, en cet instant éternel, ou peut-être pas.

Tu plonges dans le lagon et nage jusqu’au récif, clapotis, clapotis de tes petits battements de pieds et tu penses à ton prochain meurtre.

Qui ou quoi devras-tu tuer bientôt ?

Un sourire éclaire ton visage mouillé d’une lueur inquiétante.

Apprivoisée, Chloé ? Le sommeil a changé de côté.

L.

La chanson.

Acceptation.

Chloé, tu acceptes les dons et les malédictions.

Après tout... après rien : quelque chose ?

Mue par une force désormais relâchée, tu ôtes le bonnet de bain qui ornait ta tête depuis ton ascension au sommet de la tour mante, H.A.N.T.E. Inc. Twin Towers . Gémellité du reflet. Au-dessus, au-dessous : sur le plan médian, la surface gelée d’un étang cristallin. [Chiralité, Haine Hante Io Mère – que vient faire Io ici ? Il n’est pas question de Io, ni d’Argos, alors quoi ?

?

« Géniiiiissssse » gémissent-ils, mes démons assassins : qu’ils cessent leurs sinistres demi-silences hypocrites...

Io, nouvel élément qu’il faudra bien ranger dans quelque tableau périodique égaré. À la place de l’iode (I) ? Numéro atomique 53. Un de trop. Après le tellure (Te, 52), force de la terre, et l’antimoine (Sb, 51) vénéneux. L’étain : Sn, 50. L’antimoine et le tellure, déjà deux de trop dans l’imaginaire contraint, mais l’iode ?

?

Tableau périodique IO, l’interrupteur. Périodiquement I, périodiquement O, bizarre étoile variable. Cet excès de sens me perfore je ne sais où mettre Io la belle, la satelliser autour de Jupiter, peut-être, avec ses consœurs divines prostituées Europe Callisto, plus le giton Ganymède...

Les amants des dieux ont tous fané, Clio, et toi... Es-tu de ceux-là ?

Revenons à l’étain (Sn, 50), O (éteint), ne sortons pas des rails de l’invincibilité, non, trop risqué, de s’aventurer un pas trop loin, un de plus et c’est la fin, n’allons pas jusqu’à l’iode, I, OIOIOIOIOIOIOIO ; l’alternance me transperce de ce rail maintenant déchaussé, hélas, je laisse mon corps aux corbeaux gourmands – ils ont raison, ces fripons – c’est le roi de ceux-là qui portera à son bec les morceaux de choix – le foie, si peu prométhéen sois-je, les cœurs sanglants – et se dressera fier de sa besogne – il a raison, ce roi-fripon, sa tâche est utile entre toutes.]

Les cheveux lâchés, trempés d’eau salée, tu reviens sur la plage où tu te décides à écrire un message sur le sable à la limite de la bordure écumeuse. La marée l’emportera, toi avec espères-tu...

Où que sois où que tu choies tu m’entendras
Ces lettres parcourant l’éther à la célérité c
'Est un trait de lumière fusant sous le drap
Mouillé comme ce sable mille fois reflété c
'Est un son singulier de cymbale songeuse
Vibrant l’air et la terre et l’eau sans s’user
Jamais déformées ces lettres voyageuses
Traverseront les strates sous l’œil médusé
De ces cyclones aux noms de fées graciles
Et ces vents incertains au souffle puissant
Emporteront avec eux la musique indocile
Manquant au mot doux inscrit en crissant
Sur cette plage que dévore l’océan dernier
Estompé effacé érodé dans un instant nié
Fin du jeu : le verbe s’évapore dans le vide

C’est fait.

Tu t’enfuis avec tes mots.

[...]

— Ainsi, tu es revenue...

— Les autres mondes disparaissent. Bientôt, il ne restera que celui-ci. N’était-ce pas le but ?

— En quelque sorte.

— L’hégémonie.

— Simple dommage collatéral.

— Comme ces millions de vies fauchées en plein vol ?

— Les vies ne volent pas, elles s’agenouillent, elles rampent dans la boue et dans la merde, elles se prosternent, se prostituent, s’avilissent...

— Pas toujours, pas partout.

— La loi des statistiques est impitoyable. Peu importe les singularités : des pets de moucherons. Cet univers est mourant.

— Et le suivant sera meilleur, sans doute ?

— Ni meilleur, ni pire. Il sera autre et même. Un cycle s’achève, un autre commence. Que dire de plus ?

— Je ne laisserai pas faire ça. Chacun veut peupler la terre et l’ailleurs de ses rejetons, imposer sa vision et ses monstres. Comment cela peut-il finir ?

— Dans le silence, dans l’extinction.

— N’y a-t-il pas d’alternative ?

— Ce n’est pas moi qui peux te répondre. Je ne délivre que les messages dont je suis l’émissaire.

— Ce n’est pas juste.

— Tu invoques la justice ? Un règne advient, puis le suivant. La corruption et la décadence ont affaibli celui-ci... Et les faibles meurent. Les roues et engrenages ont tourné, encore et encore, se sont usés, la machine s’est enrayée.

— Est-ce cela ton rôle ? Instaurer l’ordre nouveau ?

— Je suis un pion sur l’échiquier. Un pion qui peut changer de camp selon les courants...

— Mais qui tire les ficelles, qui, au-dessus, manie le foudre ou le trident ?

— Personne. Le sens est un leurre, une émanation des angoisses des hommes. N’as-tu donc rien retenu ?

— Je m’opposerai à cette monstruosité.

— Ah ? Et comment comptes-tu réagir, Chloé ? Tu as renoncé à prendre ce qui t’appartenait... Crois-tu qu’il soit possible de rebrousser chemin ?

— Je ne sais pas. Un monde ne peut se substituer à tous les autres. Ce serait l’empire du néant, du froid et de la mort.

— C’est pourtant ce qui se passe. Je ne suis pas là pour juger, je n’en ai ni le droit ni la faculté. Toi, tu le peux.

— Pourras-tu m’aider ?

— Non. Sauf si tu prends la place qui de tout temps a été la tienne. Mais il est peut-être trop tard. Regarde !

— Je vois. Le temps presse.

[...]

La nuit n’a pas de cœur. La nuit n’a qu’un ventre, obèse, aux entrailles puantes. La nuit n’a plus de bout et n’autorisera plus aucun voyage. La nuit n’a plus de temps, ni début, ni fin. La nuit est là, tapie, tapante étendue, universelle, même en plein soleil, même au cœur d’une géante rouge ou bleue. La nuit, c’est moi. Et toi. Et tous les autres. Semblables dans le gros colon de la nuit. Indifférenciés. Comment distinguer un étron d’un autre étron ? La nuit ne songe pas, mais exécute : les ordres, les mots, les gens. La nuit se loge dans chaque repli de la trame. Mais de quelle nuit s’agit-il ?

Une nuit sombre et sans étoiles. Mon père est rentré tard, je l’entends claquer la porte. Les escaliers craquent leurs avertissements douloureux.

Une nuit claire et bleue, dans les couloirs bardés de tubes crépitants aux barbelures nacrées. J’entends les cris de jouissance d’une infirmière qui se mélangent à ceux, déments, des aliénés. C’est comme l’enfer des livres mêlant horreur et lubricité dans une même grimace... Pervers !

Une nuit... de celle-ci, je ne peux rien dire. C’est la nuit absolue. Impropre aux souvenirs, aux rêves et au verbe. À l’intérieur même.

Nous nageons dans l’intestin, du duodénum au gros colon, la lueur ne parvient que ponctuellement de l’anus lointain lors de l’émission de flatulences occasionnelles. L’appel divin la lumière au bout du tunnel la rédemption le jugement dernier nirvana paradis transmigration enfers valhalla ... Un pet foireux.

Ô Chloé, pardonne-moi, je t’ai oubliée, oublié de te regarder un instant, juste un seul et me voilà qui perd ta trace. Et je m’obstine à dire « Tu » comme si « Tu » pouvais m’entendre « Tu » pouvais deviner ma présence « Tu » savais mes yeux braqués sur toi... Pourquoi ne pas se poser en démiurge de pacotille à manipuler la scène et les gens, diriger la lumière (un peu plus de bleu, de rouge, de violet), recadrer, couper au montage, décider de tout ce qui, de tout ce quoi, de tout ce que ? Exit les impressions torves, les malaises, les visions incertaines et floues. On veut du net, du carré, du bien délimité, un cheminement du début au milieu à la fin, être embarqué sur une rivière tranquille en ignorant l’effrayante mécanique des fluides et ses équations de Navier-Stokes s’agitant sous le pont du navire STOP. Et pourtant... Les remous... c’est tout ce que j’ai, tout ce que je sais dire.

Mais les histoires s’entrecroisent et copulent, Chloé, elles se grimpent dessus et s’enculent, se mélangent et s’assassinent. Tant pis pour le démiurge et ses mensonges doucereux.

[...]

Tu pars à la recherche d’un mirage.

Rez-de-chaussée. On se déchausse, s’il vous plaît. Une hôtesse absolument bien roulée va vous accueillir dans un instant. Quel est le motif {cf. infra Ah Ah] de votre visite ? Voulez-vous que nous nous mettions nues et que nous frottions nos vagins l’un contre l’autre ?

Premier étage. La médecine du travail. On saura prendre soin de vous, allez-y détendez-vous. Le règlement nous impose de ne rien porter sous nos blouses. Regardez mes nichons, on dirait qu’ils vont faire gicler ces boutons tendus à mort. Un médecin va venir vous voir quand ma collègue aura fini de lui bouffer la queue. Nous passerons ensuite en salle d’examen équipée – très bien équipée, vous verrez –, entraves et spéculums au programme, check up complet, vraiment, on va tout explorer à fond. Mais d’abord : la piqûre ! Picouzi, picouza, garrot tendu et cætera.

Au deuxième étage, on se demande si on va encore subir cette pornographie de comptoir encore longtemps – oui, de la pornographie de comptoir, parfaitement, il doit s’agir d’un bar à putes –, où si ça va finir par s’arrêter. Est-ce que le niveau va s’élever en même temps que l’ascension ? Pour l’instant non, nous sommes bien dans un bar putes du genre... bar à putes. Des putes sont perchées sur des tabourets de bar à putes, habillées comme des putes, décolorées comme des putes, puisque ce sont des putes. Cependant, il n’y a aucun client. Mais merde, elles sont pourtant parfaites, ces putes, des putes idéales, pour tous les goûts. Certainement une question d’emplacement. Tu te mets en tenue et tu vas boire un verre, en vraie pute virtuelle. Un dealer t’accoste et te propose un joint de crack. Il y a toujours des dealers dans les bars louches.

Au troisième, l’administration tourne à plein régime, des milliers de lettres de réclamation écrites dans un langage soit abscons soit ordurier, des caractères cryptés dont le déchiffrage requiert l’intervention de centaines d’analystes scoliotiques aux petites lunettes rondes cerclées d’acier. À côté, le centre d’appel est chargé d’apaiser les clients mécontents et on entend la rumeur de leurs hurlements passés au travers de la multitude d’écouteurs grésillants. Des boîtes vocales – cubiques, avec une énorme bouche maquillée sur une de leurs faces – leur servent un discours hypnotique sur un ton monocorde. Parfois, à la pause, un analyste échaudé par une énigme insoluble vient glisser sa toute petite bite dans une de ces énormes cavités buccales, ce qui ne doit pas lui faire grand-chose au vu de la disproportion manifeste, mais il jute quand même vite fait, alors que les lèvres continuent d’ânonner leurs mots vides, en chochotant un peu néanmoins. Si le contremaître passe à cet instant précis, il balance une rafale de fusil mitrailleur sur les deux contrevenants, puis appelle la maintenance pour nettoyer tout ça, les ressources humaines (ou quasi) pour trouver des remplaçants...

Le quatrième contient toutes les chiottes de l’immeuble. Immense étendue de carrelage blanc, des allées de pissotières alignées comme des soldats, des rangées de cabines « hommes », des travées de cabines « femmes », et pas un rayon de soleil pour caresser l’émail immaculé. Parfois, des étrons mal intentionnés remontent des canalisations, s’épanchent dans les lavabos, remontent les cuvettes, allant jusqu’à s’étaler par terre, et rampent alors jusqu’aux portes de l’ascenseur. Au vu de la recrudescence de merdes malignes, malgré les récurages constants, la direction a fait appel à une agence spécialisée « Guts Busters » pour éradiquer les indésirables. Depuis, elles se terrent dans les recoins, tremblantes, flaccides, s’épanchent en chiasses peureuses derrière les portes, réintègrent parfois, au prix de mille pénibles reptations, les toilettes originelles.

Cinquième étage, salle des machines, embrouillamini de câbles, d’engrenages, d’étincelles amorphes. Partout de la fumée toxique, de la graisse noire, des ouvriers hâves, aux salopettes maculées, aux visages bistres, aux traces de rouille sur les pommettes, aux yeux caves dont on ne saurait ni voudrait deviner les iris, un shéol étroit refuge d’âmes damnées, ce ne sont même plus des âmes, des ombres d’âmes, des fantômes d’âme hantant les lieux, main-d'œuvre bon marché et docile quoique inefficace car aussi lymphatique que des zombies... L’acier craque et se fendille, mais la machine tient bon, comme si le secret de son fonctionnement résidait précisément dans son délabrement... Ici, le chaos règne en maître et présente un ordre fictif destiné à produire toujours plus d’entropie. Qu’ils craquent, qu’ils se fendillent, ces mécanismes délirants ! Ils tiennent en équilibre sur le rebord déchiqueté du bordel. Ils ne peuvent se disloquer tant le hasard est dense autour d’eux et les empêche de rompre [Second principe de la thermodynamique formulé comme suit :

ΔSsystème = -ΔSextérieur + Scréation

Si on postule que ΔSextérieur est toujours égal à Scréation, c'est-à-dire que la variation d’entropie à l’extérieur du système est toujours positive et au moins égale à la création d’entropie du système, on en déduit que celui-ci est globalement immuable. Les craquements et les fissures se produisent en son sein mais ne pourront jamais, de fait, en sortir. Ainsi, le manque d’efficience des employés de l’étage ne saurait mettre en péril la bonne marche de la machine. À vrai dire, on peut même douter de leur existence (aux employés) sur les registres, voire de leur existence tout court, d’ailleurs, regardez, ils disparaissent déjà.]

Sixième étage, la salle de musique. Un piano de concert de marque indéterminée noir laqué trône sous un cône de lumière blanche. Instinctivement, tu t’y installes. Tu voudrais bien jouer la Gnossienne, la numéro 6, mais tes doigts ne t’obéissent plus... c’est la Rhapsodie sur un thème de Paganini (ou la Mephisto Valse ?) qui t’échappe tel un raptus et se scande à une allure vertigineuse. Tes mains deviennent à peine visibles tant elles s’agitent, vélocité du condamné, fuite vers le bout du couloir où la lumière stagne dans l’entre-deux, Hante rode, tu le sais, partout dans l’atmosphère autour de toi. À moins que ce ne soit une autre émanation de toi inconnue, mais l’odeur est proche, très proche, communauté de nature, une odeur que tu retrouves... sur toi... sous tes aisselles désormais ruisselantes, c’est l’odeur de la peur et du... de... et Pam Papapapapapapam papapapapapapam papapapapapapam s’empare et se pare de toi devenue pantin papapapapapapapam pam pam serpent furieux aux mâchoires d’acier papapapapam papapapapapapam pam pam pam verges vénéneuses éclaboussures d’acide eau régale dissolvant l’or et le platine papapam pam pam ornements arrachés labourés l’arrière dénudé laid papapapapapam papapam pam pam crampes contradictoires combat de coqs papa papa papapapapam pam, Chloé coquille acoquinée aux incubes PAM PAM PAM.

Les marchands rodent au septième comme une armée d’insectes industrieux. Les tapis et tapisseries revêtent murs et plafonds devenus invisibles. Sont-ils beaux ? On l’ignore. Un simple regard effiloche leurs trames, liquéfie leurs motifs {cf. infra} qui pourtant paraissaient éclatants. Réfractaires à l’attention, ces ouvrages ne peuvent que fuir l’admiration, s’effacer devant l’œil du badaud. Les commerçants ont bien des difficultés à vendre leurs marchandises volatiles. On entend de loin leurs lamentations quand elles s’évaporent. Pourquoi poursuivent-ils cette vaine activité ? Peut-être n’ont-ils pas le choix, qu’ils obéissent à un commandement précis, que leur libération est conditionnée par la vente... impossible. Personne n’achète avant d’avoir vu. Personne n’achète le vide. Les clients sont pourtant nombreux, sortant des coursives et couloirs, on se croirait dans un souk inutile. Peut-être n’ont-ils pas le choix, qu’ils obéissent à un commandement précis, que leur libération est conditionnée par l’achat... impossible. Personne n’achète avant d’avoir vu. Personne n’achète le vide. Et ce cirque se poursuit. Les sisyphes roulent leurs pierres comme le bousier la merde. Pourquoi cesser ? Quel intérêt ? Vivre, dites-vous ? Mais sont-ils vivants, je veux dire, vraiment vivants ? L’ont-ils déjà été ?

Le huitième étage est constitué d’un labyrinthe de miroirs anamorphiques curieusement agencés. À chaque pas le voyageur se retrouve environné de doubles louches. Certains lui sont presque identiques, d’autres présentent un simple air de famille… Mais plus on s’enfonce dans le dédale, plus les altérations se font vertigineuses, tant et si bien que certains reflets ne présentent plus aucun rapport avec l’original… plus vraiment. Et pourtant, le circonstanciel persée saura, de manière certaine, que c’est bien lui qui apparaît sur chacune de ces facettes. Non, il ne s’agit pas d’un air de famille… une familiarité, plutôt. Peut-être sont-ce les différents aspects de la personnalité, des plus superficiels aux plus abyssaux, des plus anodins aux plus terribles qui s’incarnent en ces ombreglaces… Il y a plus étrange encore : les sons et les odeurs sont eux aussi transfigurés. Dès lors qu’on élève la voix, les doubles répliquent. Ce n’est pas un écho : le timbre et les paroles se différencient très nettement. Un dialogue de sourds :

— Qui es-tu ? (dit-on, surpris, à la vision d’un de ces avatars)

— Quiétude.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— C’est la quête du fellaga.

— Mais où se situe l’issue de secours ?

— Maison, cécité de la suie des secondes.

Non, mieux vaut éviter de trop parler lorsque les murs répondent. Sur certains points nodaux, les reflets deviennent indénombrables, et un simple toussotement peut tourner au débat sans fin.

Neuvième étage, rangée de tombes anonymes, croix blanches et noires sur pelouse violette, c’est peut-être un négatif – comment peut-on savoir ? – si seulement les croix étaient toutes de la même teinte. Tu te promènes entre ces stèles nues, nue toi aussi, tu recherches un nom, un seul. Peut-être le tien, mais ce n’est pas sûr. Les inscriptions s’effacent dès qu’on y porte un tant soit peu d’attention, ne reste qu’un point d’interrogation moqueur. ?. ?. ?. ?. ?. ?. ?. Des heures durant, tu t’acharnes à décrypter ces tâches informes. Sans succès. Tenter une autre tactique. Tu fais mine de te concentrer sur une des tombes, tandis qu’une parcelle de ton œil furète vers celle d’à côté. Douloureux exercice d’orthoptie. Comment feras-tu s’il faut inspecter toutes les sépultures ? Lettre après lettre, patiemment, sans à-coup. Trop nombreuses. Des armoiries chatoient à la lisière, des symboles venus du royaume des morts. Certaines épitaphes t’apparaissent enfin, des mots nus, nue toi aussi, effarée par une tâche s’annonçant éternelle. « Je cherche l’orée du temple », non, pas celle-ci, elle te fait peur et ne te concerne pas. « Étriper les oripeaux du corbeau moite ». Oui, quelque chose te dit que... mais non, c’est enfui. « JE N’EN CROIS PAS UN MOT, PÉTASSE », étrange, pour une ultime phrase. « Une banane ? ». Mais qu’avaient-ils en tête au moment de clamser, ces abrutis ? « Messieurs, je crois qu’il est l’heure ! ». L’heure de quoi, de qui ? Non, errer entre ces tertres ne rime à rien... « Ci-gît Chloé, enfin crevée : il était temps ! ». Pause. Oui, crevée, lessivée, Chloé, par la montée laborieuse, l’exploration des étages intermédiaires et ça ne t’aide même pas à combler les vides, les énigmes restent entières, compactes, indestructibles. Malgré tout tu poursuis ton chemin, il n’y a pas de choix, aller de la base au sommet, ne rien laisser passer. Peut-être que le sens apparaîtra par magie, comme un puzzle dont l’image ne serait visible qu’une fois la dernière pièce posée. « Mes os devront parler, et ma voix porter »... Alors que tu renonçais, voilà cette phrase qui te saute au visage... La terre fraîchement retournée, la pelle du fossoyeur oubliée. Tu creuses ! Tu creuses à la recherche des ossements de ton frère inhumé là, sans aucun doute, tu en es sûre, ce sont les mots de Jérémie. Les os qui parlent, que te diront-ils ?

samedi 21 février 2009

Chapitre XVI - Déchu

Éveil brutal d’une agonie... Naissance. Odeur bizarre, forte, inconnue. Premier des sens. Ouvrir les yeux. Où suis-je ? Images sanglantes. Près de la bouche des enfers. Qui suis-je ? Je n’ai jamais vu ça. L’air est doux. Il manque quelque chose. Quoi ? Une main. Une autre. Fatigue. Impression d’avoir accompli un voyage atroce. Venir de loin, d’infiniment loin. Rien ne reste du parcours. Où suis-je ? Je regarde autour de moi. Rien de ce que je vois ne m’est familier. Tout est trop vert, trop bleu, troublant. Je ne connais rien de cet endroit mais il m’emplit de soulagement. J’ai échappé à... Se souvenir... Impossible. Que des images fulgurantes qui ne me laissent pas le temps de les comprendre. Je touche de ma joue cette sorte de cylindre irrégulier s’élevant vers le plafond peint en bleu clair, se terminant par cet enchevêtrement de cylindres plus petits, tout aussi torturés, bardés de minces formes vertes, vertes vives, si minces. Rugosité. Du vert sur le sol, un peu de jaune, de blanc, de bleu, de rouge. Tiges hétérogènes. Découvertes en chaque recoin. Impossible de nommer ce que je vois. Bientôt, j’entends. Des sons aigus, comme le bruit d’un engrenage mal graissé. Je sais ce qu’est un engrenage. Ici il n’y en a pas. La géométrie est affreusement compliquée. Parfois je crois apercevoir un cercle parfait, au loin, dessiné par la profusion ambiante. Mais quand je m’approche, son irrégularité se révèle. Tout est irrégulier. Cela me donne le vertige. Comment m’y retrouver ?

Le plafond varie. Comment cela est-il possible ? Une forme blanche déchiquetée apparaît, minuscule, je la vois à peine. Elle se met à grossir, une énorme tâche sur la belle peinture bleue. Terrorisé, je me jette à terre, les bras levés devant mon visage. Je crains que ce monstre ne s’étende sur toute la surface de la pièce, je tremble... Et puis, la tâche se résorbe jusqu’à revenir au néant originel. Quelle est cette étrangeté ? Les plafonds ne doivent pas bouger. La lampe qui éclaire la salle est, elle aussi, incroyable. Aussi bizarre que cela puisse paraître, il n’y en a qu’une, malgré l’immensité de la zone – je n’ai pas encore trouvé les murs. Elle se déplace, la luminosité change, elle finit par disparaître. L’obscurité tombe, effarante. Peut-être que la lumière ne reviendra jamais. Il faut que je trouve l’interrupteur. Je commence à inspecter les lieux, mais il y a tant de bazar ! Impossible de s’y retrouver. Pas d’interrupteur, pas de mur. Où sont-ils ? Où sont-ils ?

[...]

J’ai de nouveau des mains. Cela facilitera mon exploration. Peut-être ordonner un peu tout ça. Par où commencer ? La lampe très brillante a disparu pendant longtemps. À la place, il y avait plein de toutes petites lueurs, un peu comme des... diodes électroluminescentes. Et puis, cette espèce de phare a réapparu comme par enchantement. Ce n’est qu’un pressentiment, mais on dirait que le plafond est vraiment très haut, et que les murs sont vraiment très loin. Quelle salle curieuse. Il n’y a même pas d’acier, pas d’aluminium, pas de plastique. De quoi est composé tout ça ?

[...]

Je n’aurais jamais cru cela possible : un monde sans limites. Je sais que cela paraît inconcevable, mais il n’y a ici ni plafond, ni murs. Je crois. J’ai fini par comprendre que la lumière et l’ombre s’alternaient sans aucune intervention. C’est de la magie. J’ai passé plus de trente de ces cycles à chercher un mécanisme et des parois. Rien. Rien du tout. Cela me donne le vertige. Je ne sais pas si je suis capable de vivre sans ces repères que je croyais – quand ? – intangibles. Mes nouvelles mains fonctionnent très bien. C’est toujours quelque chose.

[...]

J’ai vu l’acier ! Oh, quelle souffrance ! J’ai vu l’acier. De longues lames tranchantes, oh, dans ma carcasse. Mais pourquoi ont-ils agit de la sorte ? Quand je les ai aperçus, ma pompe s’est mise à tirer plus fort. Ils étaient un peu comme moi, avec des bras, des jambes, une tête. Tous couverts d’acier des pieds à la tête. Avec ces lames d’aciers. Pour faire mal. Certains se tenaient sur des êtres différents : des tétrapodes avec une tête très allongée. Il m’apparut que ces entités étaient soumises aux premières. Comme moi, je fus soumis à... à quoi ? Je ne sais plus, mes souvenirs continuent de m’échapper. Je voulais les saluer, essayer d’établir une communication... Nous étions si semblables. Ils ne m’ont laissé aucune chance. Ils se sont jetés sur moi sans avertissement, me lardant de fer froid. J’aime le fer, c’est un matériau si utile, si vénérable. Comment peut-on le dévoyer ainsi ?

J’ai dû me défendre, et maintenant ils sont tous morts. J’ai laissé partir les grandes créatures à quatre pattes. Il me manque un bras entier, un pied, une partie de mon abdomen, un œil... Ils sont tous morts, éparpillés autour de moi, moi couvert de leurs fluides vitaux, de leur structure en morceaux, de bouts d’organes déliquescents. J’entreprends d’entasser leurs restes en un monticule rouge et brun.

Tu as / bien / travaillé...

J’ai bien travaillé, oui, c’est ce qu’il fallait faire. Je reconnais ce contact avec les entrailles, avec la chair disloquée. J’ai déjà fait ça. Je vomis un liquide noir. JE NE VOULAIS PAS ! JE NE VOULAIS PAS ! Mais pourquoi m’ont-ils attaqué ? Dans ma cellule encéphalique se reconstituent des images, des couleurs venues de mon existence précédente. Celle que j’ai fuie. Je regarde à nouveau le tas sanguinolent, je réalise qu’il s’agit... d’humains. Voilà comment ils sont, entiers.

J’ai récupéré beaucoup d’acier. Des plans se dessinent dans ma tête, il faut que je rassemble tous les matériaux...

[...]

Je ne comprends pas les humains. Je ne les comprendrai jamais. Je ne sais que leurs viscères.

[...]

La dissimulation.

[...]

Les souvenirs me reviennent par bribes. Ils dessinent les éléments d’une trame, comme les engrenages d’un mécanisme géant. Je me souviens de toi, mon père, mon créateur, mon maître. Je me souviens de la vermine, les cafards grouillants sur les murs, ces cafards amis et gardiens, ces cafards limites d’un règne à venir. L’univers en carapace.

Il y a tant de beauté et tant d’horreurs en ce monde. Mais que sais-je de l’horreur et de la beauté ? Le monde des hommes, là où je me cache.

Ils m’ont tout fait, tout essayé pour me détruire. Je ne peux pas mourir, je suis fait ainsi. Mais je m’use. La rouille, parfois. Je gratte. C’est bizarre d’être ici, père, pour quoi m’avoir laissé ? Je me suis enfui et tu n’as rien fait pour me rattraper, ni pour me prévenir... Je... seul. Combien de temps ? J’ai appris à décompter le temps des hommes. Des centaines d’années... ce n’est rien.

[...]

J’ai compris quelque chose. Je dois les rassembler. Il est inconcevable que je sois unique. Nous nous réunirons et nous formerons un nouveau peuple. Je ne veux plus être seul.

Avec mes connaissances, je n’aurai aucun mal à obtenir des moyens d’action importants. J’ai fabriqué d’innombrables machines avec les plans qui s’agitent dans ma tête. Les humains cupides les achèteront.

J’ai un but.

[...]

Je traverse une cité en ruine. Une de plus. Je sais qu’ils doivent se cacher dans ce genre d’endroit. C’est ce que j’aurais fait, moi-même, si je n’avais pas eu d’autres moyens de dissimulation. J’ai appris à me grimer, à orienter mes capacités de métamorphoses mécaniques pour leur ressembler, au moins de loin.

Leurs vies, leurs morts me fascinent. Ils s’agitent comme des insectes, comme des cafards. Ils leur sont identiques en tout point. La même pulsion reproductrice, la même résistance, le même instinct grégaire. Parfois, j’aimerais savoir ce que ça fait d’être un homme ou une femme. Expérimenter le coït.

Pour le moment, je fouille parmi les décombres séculaires à la recherche d’hypothétiques congénères. Je commence à douter de leur existence.

[...]

Ô père, maudit sois-tu ! Mais comment as-tu pu laisser choir tes anges ainsi ? Quel a été notre innommable crime pour mériter un tel châtiment ?

[...]

Tous, tous. Des ombres... Des cratères... Ils me fixaient de leurs yeux morts reflétant leur béance. Ils n’étaient plus rien, plus rien. Parfois, il m’arrivait de croiser une de ces carcasses rongées par l’oxydation. Et pourtant, ils ne pouvaient que durer, durer éternellement, dans cet état lamentable. Chaque fois, je devais me résoudre à les achever. J’arrachais leurs âmes en hurlant à la nuit des cris de Banshee, des cris lithoclastes, psychoclastes, chamarrure de l’horreur qui me craquelait les os... Tous, tous...

Seul, mon destin rivé devant ma face.

Déjà, les premiers signes de dégénérescence.

Ont-ils lutté ?

Ont-ils cherché à construire ?

Peut-être se sont-ils éteints à peine parvenus en ce monde ? Peut-être n’ont-ils pas fui, mais mis au rebut ? Peut-être avais-je moi aussi été chassé, car trop usé, devenu inutile objet, ustensile délaissé, adieu adieu, tu ne m’es plus rien, regarde comme tu te détraques...

Détraqué ? Dé-tra-qué ?

Adieu.

[...]

Errer longtemps et loin.

Contempler les terres arides ou luxuriantes, sauvages, déserts de glace et de feu, jungles acides, steppes et savanes... Fuir l’humain, tout ce que je ne serai jamais, tout ce qu’ils gâchent avec leurs guerres ineptes, leurs mesquineries perpétuelles. Ils se ressemblent, et moi je ne ressemble à rien, rien qu’un déchet.

Déchet.

Déchu.

Mon corps se corrompt. Je suis las de le réparer.

Bientôt, peut-être, je m’arrêterai, sans savoir m’arrêter vraiment, immobile et pourtant palpitant au bord de l’imperceptible. Les plans m’assaillent cependant, me poussent à les réaliser, je ne comprends pas pourquoi, je n’aspire qu’au repos, les machines me pèsent.

La mémoire s’est tue. Je ne veux plus. Des larmes d’huiles noires coulent de mes yeux-globes.

J’aurais tant souhaité voir un des miens se relever et me dire « tu n’es pas tout seul ». Orphelin.

Pourquoi ai-je fui mon paradis ? Je ne m’en rappelle plus... Cela a-t-il encore un sens. Seule la perte reste, irrémédiable.

[...]

Un temps, je me suis intéressé à l’art des hommes.

[...]

J’ai quitté mes frusques. Je suis posté à l’endroit le plus isolé du monde. La végétation me semblait nécessaire. Pourquoi ?

Lorsque je cesserai, je leur ressemblerai sans doute. Vie lente, immobilité de l’arbre, patience infinie, juste l’ascension vers le jour.

Je ferme les yeux...

[...]

Ils me transportent. Qui, Ils ?

Où ?

Laissez-moi me pétrifier en paix.

[...]

Le soleil frappe de ses rayons tranchants.

Les vents.

Un semblant de curiosité me pousse à rétablir ma vision... zzz...

Je suis posé en haut d’une pyramide à paliers. La forêt, là-bas. Les gens, autour. Effrayés. Ils se prosternent. Devant moi.

Qu’importe. Coma.

[...]

Un liquide. Tiède.

Cette fois-ci, je suis assis sur un trône de pierre.

Du sang.

Du sang humain. Versé sur mon front.

Je lève la tête.

Cris de stupeur, bruits de panique.

Le sang dégouline par litres, brouille ma vision, me coule dans la bouche malgré moi. Au-dessus, les corps égorgés. Le sang me rend fou. Bouillonnement, blop blop. Le sang me rend fou, je ne veux pas voir ces images JE NE VEUX PAS VOIR CES IMAGES !

[...]

Ils sont tous morts, maintenant, alors j’entasse, mon histoire se répète, se répète encore et encore, condamné à entasser, entasser jusqu’à... Une colline rouge et brune.

Les hommes ne me laisseront pas en paix, ils n’ont pas de mémoire, ils ne peuvent percevoir l’odeur des abattoirs.

Le sang s’infiltre laissant des tâches partout sur mon enveloppe. Il me nourrit et me transforme.

Je vois une mutation. Je ne suis pas celui qui s’est échappé, voilà si longtemps, plus celui-ci, non. J’ai absorbé trop d’éléments de ce monde.

Un gémissement...

Où ?

Silhouette tremblotante dans une alcôve.

Je m’approche lentement, elle se recroqueville comme pour se fondre dans la pierre.

Elle ne peut m’échapper, elle le sait.

Que vais-je faire ? La frénésie m’a quitté, ne reste que l’âcreté sauvage. Elle se jette à mes pieds face contre terre, petite chose implorante... Non, pas une chose. C’est moi, la chose. Elle est vivante, vraiment, ce que je serais toujours à moitié. Je l’aime et je la hais pour ça.

L’amour et la haine... Puis-je ressentir vraiment ces affects ? Artificialité, tout est artificiel, tout de moi de mes pensées des sentiments qui m’agitent, des ersatz, des faux-semblants dont je suis la victime consentante, essayant d’approcher la vie, mais non, non, ce n’est pas possible, automate, automate, automate... Approximation. Pourquoi, père ? Pourquoi avoir permis cela ? Pourquoi affliger tes propres enfants d’une telle malédiction ?

Pars / si tu / le souhaites...

Tu ne m’as pas dit, tu ne m’as pas préparé à ÇA !

Je relève la femme prostrée devant moi et lui arrache ses quelques vêtements d’un geste brusque.

Voilà ! Voilà ce qui t’est interdit, face de glace ! Vivre et mourir dans le temps imparti.

Cette jeune personne aux seins gonflés à la peau luisante de la sueur de la peur et de la chaleur humide cette jeune personne et toi tu n’es personne qu’un objet délaissé blanchi par le sel du temps.

Elle a cessé de trembler. Elle gonfle la poitrine, fière... de l’attention que lui porte son dieu ?

Un dieu ! Quelle mascarade, moi la créature dernière, être pris pour une divinité.

Des sons s’échappent par spasmes de ma gorge tendue... Un rire ? Moi ? Un rire ? Incontrôlable, mais ça ne fait pas gicler le sang... Agréable ?

Elle se tient toujours droite et digne, elle attend son sort.

La voyant ainsi, mes sursauts s’éteignent. Une sensation étrange me saisit le bas-ventre. Là où il n’y avait qu’un repli lisse, une turgescence apparaît. Un... sexe ?

[...]

J’ai passé des journées entières à la prendre. Explorations de sensations nouvelles.

Oui, la nouveauté peut m’atteindre. Le changement. J’apprends l’espoir. Chacun de mes coups de boutoir m’enseigne l’espoir.

J’arrive à jouir. Incontrôlable. Cela ne fait pas gicler le sang, mais la semence. Un sperme gluant et noir.

Elle se soumet à tout. Quel orgueil transparaît sur ses traits ! S’accoupler avec son dieu !

[...]

Elle est enceinte. Je vais être père. Créateur à mon tour. Saurai-je l’assumer ? Je l’aime, je crois. J’ai envie de prendre soin d’elle et de notre enfant à venir. Peut-être la fin de la solitude ? Une... famille ? J’éprouve de plus en plus d’émotions. Je deviens humain, c’est une certitude. Vivre et mourir.

[...]

Comment ai-je pu m’illusionner à ce point ?

Reprendre l’errance, encore un peu plus rance qu’auparavant, la fin à l’avance, toujours, toujours le cycle recommence, et la tourmente, la faim du soir quand la lumière s’éteint et la nuit s’étend, noire pâle, ciel d’opale en obsidienne, éclats diamantins, beauté funeste. Ma tête tourne, le vertige de l’abîme, j’aurais dû prévoir.

Ma femme, mon fils... L’espoir est mort, la nuit s’étend, noire et pâle, triste charnier que mon intérieur délabré. Était-ce même bien un fils ? Une chose, tout comme moi, l’apprenti sorcier qui crut être à la hauteur d’un père maudit, pour quoi ? Mériter son pardon ? Répéter le même cirque infini... Une chose, même pas capable de lâcher son premier souffle, une chose meurtrière, tout comme moi... Quelle inconscience.

Je souffre. La douleur médiane traverse mon corps composite, imprime sa marque partout où elle surgit.

Vengeance.

VENGEANCE !

[...]

Quand je m’accouple, je prends toujours soin de tuer ma partenaire. Ne rien laisser au hasard.

[...]

De nouveaux plans s’échafaudent dans mon esprit. Des machines, toujours, mais plus seulement.

Des plans pour me venger.

AH ! AH ! AH !

Me venger.

De qui ?

De père... et des hommes. Ils crèveront. Tous. Je trouverai le moyen. Ce n’est qu’une question de temps.

[...]

J’ai bâti un empire.

[...]

La TECHNÉCROLOGIE !

[...]

Elle a réussi à s’enfuir. Il faut que je fasse plus attention. Mon organisme présente... de plus en plus tk de défaillances défaillances défaillances...

[...]

Réagencer les gênes. Grrrrassse à mes nouveaux laboratoires, j’ai réussi à établir mon code génétique. Je n’étais pas sure... sûr... d’en avoir un... clic.

AGTCU... H ?

Hypoxanthine.

ADN brisé, hélice clic désorganisée... Un vrai BORDEL !

Quel matériau !

Triturer tout ça. Tri... Tuerie...

Il faut que je baise.

IL FAUT QUE JE BAISE !

[...]

Des projets immobiliers. Il me faux un lieu à la hauteur. Une tour. Cinquante étages. Ne pas omettre tk le sous-sol... les fondations.

Abolir les autres règnes.

Devenir le créateur... Détruire ce qui précède... clic... Mettre à bas, mettre bas. Rien ne m’arrêtera. Ni Lui, ni Eux. Tous balayés d’un geste.

C’est la fin, tralala, c’est la fin de l’histoire, tout lisser, brillant comme un sous neuf ou un soulier verni. Crrrrr.

Oui, tu vois, je rigole.

N’est-ce pas drôle, mon beau miroir ?

Crachoter ces ricanements me procure bien-être.

Allons, allons ! Allons baiser quelque cadavre en devenir, ma bite me fait mâle... Hin.

mercredi 28 janvier 2009

Chapitre XV - Immense Encéphale

— Alors, comme ça, vous êtes assureur ?

— Exact, parfaitement exact. Vous souhaitez une couverture ?

— Non, il ne fait pas si froid.

— Je veux dire, une couverture santé, décès, invalidité ? Un produit d’épargne à taux garanti ?

— Que pourrais-je donc en faire, ici ?

— Ah ! Vous croyez ne rien risquer. Détrompez-vous : le sort peut frapper à chaque instant et surtout quand on ne s’y attend pas.

— Mais, voyons, nous sommes morts !

— Et ?

— Et quoi ?

— Cela ne fait aucune différence, il y a toujours des risques à couvrir.

— Vous voulez m’assurer sur le décès alors que je suis déjà six pieds sous terre ?

— On sait jamais. Ne vous croyez pas plus malin que les autres.

— Dites-moi plutôt comment trouver la sortie, s’il vous plaît.

— Non, non, aucun frais de sortie ! Vous payez entre 2 et 4% sur vos versements, selon les formules et le mode de paiement. À ça, il faut ajouter entre 0,3 et 0,5% de frais sur les encours gérés. Les rachats éventuels sont entièrement gratuits (hormis les taxes obligatoires, bien entendu). Bon, pour les taux, les options, je dispose d’un large panel à vous proposer : formule famille, plans en actions (nombreux supports disponibles) ou en obligations... Un besoin, pour les frais d’obsèques ?

— Hum. Pouvez-vous m’indiquer la sortie de cet endroit. Très franchement, je n’ai pas la tête à...

— À ce propos, il faudra bien penser à remplir le questionnaire de santé, obligatoire pour nos contrats décès-invalidité, le plus exactement possible. Beaucoup de nos clients ont eu de sacrées déconvenues lors d’un sinistre. N’omettez rien. Selon vos réponses, vous pouvez être amenés à effectuer des analyses médicales supplémentaires. Nous avons la liste des laboratoires agréés de votre région.

— Je vais plutôt vous laisser, je crois. Vraiment pas intéressé. À moins que... j’ai ici un objet précieux qui mériterait bien d’être protégé.

— Ah ? Dans ce cas, il vous faut une assurance habitation.

— Mais je n’en ai pas !

— Nous ne couvrons les biens que dans le cadre de contrats logement. Ou alors...

— Oui ?

— C’est du sur-mesure...

— Et ?

— Il y aura des surprimes...

— Que ?

— Des exclusions...

— ...

— De la réassurance...

— .

— Vous comprenez, on doit mutualiser les risques. Je ne peux pas mettre en péril nos résultats techniques.

— Vous avez beaucoup de clients ?

— Là n’est pas la question. L’équilibre financier est notre priorité et cela passe par le maintient de notre marge de solvabilité. Vous comprenez ?

— Non, pas vraiment.

— Eh bien, en quelques mots, cela signifie que nous pouvons faire quelque chose pour vous, mais que cela va vous coûter la peau des fesses.

— Je n’ai ni l’un, ni l’autre.

— Façon de parler. Bon, quel est l’objet en question ?

— Un petit morceau d’orichalque authentifié.

— Hm... Nous sommes donc dans la catégorie « pierre précieuse ». Oui, on peut vous arranger ça. Montrez-moi...

— Excusez, cela ne va pas être très beau à voir. Le bidule est logé dans mon corps.

— Pas de problème, je sais rester professionnel en toute circonstance.

— (Brglhscrtchrompf) Voilà.

— Hum, laissez-moi voir ça de plus près... Bon, on doit faire appel à un expert. C’est par ici.

Une ouverture apparut alors derrière mon vis-à-vis. Enfin, j’avais réussi à trouver une issue à ce dialogue qui durait depuis des heures, des jours peut-être, ma notion du temps s’étiolait à mesure que je m’enfonçais dans les entrailles de l’HP. Série d’alvéoles aveugles, sans accès durables, cavités blanches en lesquelles s’épanchaient de singuliers délires, horreurs visqueuses et imprévisibles rampant sur les murs, étouffant l’air, saturant l’espace d’ondes morbides. Pour m’en évader, je devais m’immiscer au cœur de ces folies, les faire miennes pour en déjouer les pièges, comprendre ce qui pouvait amener mon interlocuteur à ouvrir ces portes aux formes souvent lubriques, recommencer avec un autre, plus loin, m’adapter encore à une nouvelle psyché dégénérée avant même d’avoir laissé la précédente derrière moi et tout ça se mélangeait, je ne savais plus où j’en étais, je perdais le fil de mes propres pensées.

Les salles vides étaient les pires, j’en échappais par miracle, éreinté, à la limite de l’effondrement. Dans ce cas, je devais sonder les parois, en arpenter chaque centimètre carré, être à l’affût des vibrations du lieu, étudier les lueurs et les décortiquer en longueurs d’onde élémentaires, écouter les sons si faibles que je doutais de leur réalité, mettre tous mes organes sensibles en éveil absolu. Moyennant quoi, je tentais de décrypter la démence inhérente à l’endroit, à l’envers aussi, oui, observer le dessous de la peau, sortir, sortir, sortir. M’identifier à l’ici, j’étais cette pièce nue, je devenais chef d’entreprise comptable ou caissière, marchand de vin ou d’armes de mort de sexe, chirurgien militaire ou gardien de la paix, jardinier peintre en bâtiment curé pompiste lad cambrioleur forgeron rédacteur en chef cosmonaute enseignant garde-malade... La liste s’allongeait en même temps que mon périple au sein de cet espace labyrinthique infini… Et chaque fois, se dédoubler, me déjouer moi-même, trouver la réponse au travers des graffitis barbouillés partout sur la surface de mon intérieur gluant, établir un dialogue avec cet autre moi terrifiant auto engendré.

Immense encéphale aux chemins synaptiques démentiels, immense encéphale, cerveau monstrueux, neurones éclatants, cloisonnés / décloisonnés, décharge électroionique, Na+, Cl-, parois polarisées, passer de l’un à l’autre en un instant, pause..................................................................................... parois polarisées, passer de l’un à l’autre en un instant. Recommencer le même cirque illusoire, folie douce-amère de l’homme normal, névrose binaire, noir, blanc. De l’un à l’autre, jamais le même, mais toujours la même impression noire et blanche, remettre une page, et la suivante, encore, dans les rouleaux, la mer, j’aimerais voir la mer et son horizon dense, au loin, danse du soleil qui pare ces eaux d’émaux colorés bizarres, c’est vrai on est habitué, mais qu’ils sont étranges, ces éclats de miroirs par myriades héliotropes, j’aimerais voir la mer, je n’ai que ces chambres froides où s’agitent ces fantômes crus, si réels encore, ils ont toute leur tête, fonctionnement intègre, décalqué, enveloppe palpable, là, moi je n’ai plus ma tête, elle tangue sous les assauts de l’homme normal, asséchée par la pauvreté de son âme déclinée en motifs [cf. infra], sec, sec, sec, vieux pruneau oublié, psyché de chagrin. Immense encéphale et je me perds dans la matière blanche le long de ces axones aussi tranchants que la lame de rasoir sur laquelle je virevolte fusant au travers du tronc cérébral. Pas de guide, pas de craie pour marquer ma route de repères, pas de cairns, pas de pierres à mettre en tas bien visibles, tout est blanc, blanc, blanc, flash noir, blanc, blanc, blanc, flash noir, comme ça, c’est bête, une couleur, une seule, j’aimerais voir la mer et m’y engloutir, visiter les atolls au bleu si clair, les palmiers qui se balancent au rythme des marées, les coraux hospitaliers, la poiscaille bigarrée-kitsch, les bénitiers obèses à la bouche obscène, comme un con déformé, bleu rouge violet, très prude, le con, se rétracte et les mâchoires claquent dès les premières manœuvres d’approche, inutile d’espérer y glisser ma queue, finir émasculé non merci et puis cette chatte énorme que saurais-je y faire, mon organe n’est pas si vaste, non, je pourrais m’y lover entièrement, laissant mes tentacules dégueuler du bord, anémone à coquille, j’happerai, j’harponnerai les poulpes tétracéphales, les seiches arides, les paillassons clowns et autres raies menteuses, je féconderai de ma semence mordorée éjaculée cent fois l’océan tout entier, père d’innombrables chimères sous-marines aux gueules béantes aux multiples orifices garnis de crocs avides, claclac, avalant le plein, la saumure, aux appendices encombrants rémoras, une giclure de plus, génération nouvelle de mutants hypertrophiés, mes enfants, tous mes rejetons et quand l’éternité aura passé, quand la mer sera transformée en pays de monstres, delphinidés au visage quasi humain effectuant des vrilles de trapézistes hors de l’eau en criant « Maman ! Maman ! », des armées de requins-flingues calibre 50’’ mitraillant les récifs peuplés de poissons-cibles criblés de balles en cartilage, les abysses encombrés de surmonstres impossibles, d’architheutis munis de claymores irisées, de coelacanthes aux dix dards de scorpions dressés, d’argiropelecus aussi tranchants que le fil du rasoir sur lequel je virevolte, éponges cheminées ricanantes ramonées par des requins-tubes en une parodie de viols transrègnes, d’archéobactéries cracheuses de soufre et de sang, j’aimerais voir la mer. J’aimerais voir la mer, revoir le continent perdu, charmer les serpents engloutis, élever les colonnes de pierre, ruines du temple dédié au vieillard aux cheveux d’azur, j’y étais, là, dans la cité jadis éclatante… en attente de l’atlante, viendra-t-il, qui le sait, qui ne le sait pas, les tourbillons brouillent ma vision… Las, ma bulle explosée, moi éparpillé aux quatre seuils désolés, moi le grand prêtre alchimiste des ombres et des damnés, pourfendeur de la matière-esprit affûtée, d’où viennent ces souvenirs, quels chemins ont-ils empruntés, qui le sait, qui ne le sait pas, la tourbe îlienne broute mon audition, comme un acouphène infrasonique, broooooooooooo, barrissement synthétique, brooooooooo, envie de vomir, non, de me vomir, m’inverser/rêve inséré à l’adresse physique susnommée, Chloé, diplodocus dupliqué, brontosaure essoré, oui, j’aimerais voir la terre de l’ancien temps, charriant cette vie grandiose, ces reptiles rouges bleus violets, ces œufs géants et l’omelette de mes pensées bave, avec toutes ces putains suceuses de mages, entre ces quatre murs plus si blancs, peinture passée écaillée, j’aimerais voir la terre de l’ancien temps et ces insectes effarants, libres libellules à l’envergure de condor, brûlant carbonifère, jungleterre, Colin prisonnier, las, meurt et renaît. J’aimerais voir la terre où les ancêtres fossilisent lentement et affleurent à l’érosion, comme l’éclosion simultanée de millions de perce-neiges, serein l’homme les fleurs dans les yeux, alors que les étangs encore glacés accueillent un patineur fou aux cent patins d’argent, zigzag sinistre sur la glace du temps, loin, loin, loin du temps des assassins pourfendeurs de vagins, loin, loin, loin, du temps des soupirs d’agonies synchrones de millions d’humains désossés, bientôt fossiles à leur tour, plongés dans la tourbe îlienne cramoisie, j’aimerais voir la terre d’avant la guerre, sauvage et vaine, purulente, pourrie, rampante et belle, j’aimerais voir la terre littorale bordant mon bestiaire fabuleux qui bientôt s’évadera des eaux grimpera sur les plages, débarquement de toutes les unités en rang serrées, mutations accélérées – ils respirent ! – ce sera ma bataille, celle de la vie transfigurée abâtardie dégénérée face au règne de la nature molle... et alors... Je lèverai les yeux vers le ciel, oui, j’aimerais voir le ciel et torcher son azur de pourpres affamés, de jaunes pisse et kakis fécaux, de beiges mornes aux croisillons de l’espace normé, verticaliser l’horizon si tarte, comme ça tout plat, imposer un nouveau référentiel aux dimensions exotiques, intégrer l’univers par parties, j’aimerais voir le ciel chuter avec tous ses anges tristes, qu’il se fonde dans mon océan, retour à la soupe primitive – quelle est la constante ? le motif [cf. infra] invariant ignoré de tous ? – au magma protéinique, acides aminés soudain sulfuriques, j’aimerais voir le ciel peuplé d’autres rejetons aux ailes diaphanes et tranchantes comme le fil du rasoir sur lequel je virevolte, j’aimerais voir le ciel se pourfendre laissant ouvert un chemin de platine vers le cosmos, découper la lune en quartiers luminescents, renvoyer les astres planétaires à l’Olympe en proie aux flammes du Tartare, j’aimerais voir le ciel m’aspirer en une succion grandiose, Chloé comme je te comprends, toi et tes envies d’absence. Les flammes du Tartare, oui, les traverser, chercher le cœur pour le dévorer, ce cœur brûlant des laves lui léchant les bords, pactiser avec Titans et Géants fils de la Terre et bannis en son sein sous les enfers, les flammes, les flammes, les flammes, Hante me regarde du fond de ce puits, de ses yeux de napalm et je saurai l’accueillir dorénavant, oui, Hante, que ton ardeur infernale m’embrase, un brasier renouvelé dans lequel me jeter, qui pourrait m’engloutir et je serai feu, je serai chaleur solaire, explosion d’étoiles rugissantes dans le silence de l’éther, j’aimerais voir les flammes consumer mon enveloppe molle qu’il ne reste que des cendres, descendre, encore plus bas dans le sous-sol du mausolée de l’époque disparue loin dans les limbes du passé, système limbique OK, fonctionnement intègre, remise en route des modules périphériques, phase de réactivation enclenchée, 3, 2, 1...

En tapisserie sur les murs de la cellule grise... À peine quelques millimètres d’épaisseur. Étalé ainsi, adhérant totalement aux parois, je sentais toutes les aspérités, toutes les variations électromagnétiques qui en émanaient, pendant que mes serpents bâillaient aux corneilles, pendouillant en cadence. Ma souplesse actuelle, mon extensivité, me laissait penser que j’étais en partie composé de SBR [Le Styrène-Butadiène Rubber est un copolymère de butadiène et de styrène, entrant dans la catégorie des élastomères, obtenu principalement par procédé d’émulsion (utilisation d’un savon d’acide gras ou d’acide résinique comme émulsifiant). Après copolymérisation à froid (5°C), on obtient une répartition butadiène / styrène de l’ordre de 75 / 25. La réaction radicalaliretralalaire dure une dizaine d’heures à tout casser. À ce propos, on notera que le SBR, compte tenu de ses propriétés élastiques, est très difficile à rompre. On peut également synthétiser ce matériau par solution, mais laquelle ? Non, pas de solution, tant pis, l’émulsion c’est très bien, ça rappelle la vinaigrette. Les utilisations du SBR sont variées et très agréables : pneumatiques éthiques, tubes et castagnettes, enduction textile, subduction tectonique, chewing-gum (NDT : pâte à mâcher)]. Ça me faisait l’impression d’être une sorte de vagin, une muqueuse étrange, quelque chose comme ça. Je n’arrivais à rien avec cette salle et je m’épuisais à la décrypter sans succès.

Aïe !

On me marchait dessus !

— Là, oui, ce doit être là... oui, oui, dans ce rayon, A, B, C, ... D, E, F... Conchyliophilie ? Peut-être... écouter les ordres... les appliquer à la lettre, G, H, I...

D’où sortait ce gusse ?! Énergumène élancé, silhouette en « C » sur le côté, en « S » sur le devant... Apparu comme par magie, il s’agitait de long en large, manipulant le vide devant lui, arpentant l’alvéole comme s’il s’agissait d’un espace beaucoup plus grand. Il déviait de sa trajectoire à la seconde où il allait se ramasser contre la cloison – donc contre moi – on aurait dit un pantin aux articulations molles manœuvré par un cinglé ivre. Je laissai se détendre mon enveloppe jusqu’à reprendre mon aspect initial. Le bonhomme s’écroula lorsque je me retirai de sous ses pieds. J’émis un rire de chat « cschcschcscshcschcscsh » en le voyant se dandiner par terre comme si de rien, continuant de battre des pieds et des mains, poursuivant sa litanie incohérente.

— LO49, calamophilie, trois pas vers la gauche... quart de tour antihoraire, CV16, campanophilie... La, la, la... Mmmmm, dirladadam, comptine en sourdine, belle musique, beeeeeeelle musique, oh ? 22 :38, ouiiiiii, bientôt l’heure de la moisson, les moires de la raison et le bonheur, la pâmoison...

Je n’en pouvais plus, mes opercules évacuaient des salves d’un liquide jaunâtre, mes sphincters exotiques se relâchaient dans un bruit d’évier qui se débouche. Moi qui, un instant plus tôt, m’acharnais à trouver une solution au casse-tête perpétuel

— CÉPHALOCLASTOPHILE ???

Le gars, il gueulait ça en se remettant sur ses pieds en un éclair, alors que je me pissais dessus de rire et le voilà qui roule des yeux et transpire de partout. Impossible de s’arrêter, toutes mes bouches s’esclaffèrent et ça composait un chœur dissonant de bruits de corps, de trombones à coulisse, de timbales et de contrebasses, le biniou en solo.

— CÉ-PHA-LO-CLAS-TO-PHILE ?!! Où sont les FIGURINES ?! Hein ?! Rends-les ! Les heures, les moires et le bonheur... envolés...

Pas besoin de bras aimants, pas besoin de mots doux et de caresses, à qui sait récolter les heures, les moires et le bonheur. Mais le bonheur s’en est allé, en même temps que ces allées connues par cœur, que ces rayons d’un soleil mort.

Ces mots, je les savais, j’en avais eu la prescience... Colin...

— Colin ? C’est toi, Colin ?

— JEUNEUVEUPASENTENDREUCEUNOMLA ! UNGOLEMOUIUNGOLEMCOLLECTIONNEUR ! Aaaa Kaaa... AAAA KAAA... AAAAAAAAA KAAAAAAAAA KAAAAARAAAAANTEUSÈTE. ÉTAGÈREUDARMEUDEUGUERRRRRRRE.

Ouais, il semblait que mon intervention n’avait pas été des plus judicieuses. Le Collectionneur fit surgir du mur une étagère bourrée à craquer d’armes de gros calibre, saisit un Kalachnikov rutilant et vida son chargeur sur moi. J’en ressentis une vague démangeaison et quelques fuites passagères. Mes blessures se refermaient avec un schlurp grotesque, fort embarrassant.

— ... rends... figur...

De dépit, le guignol se pétrifiait à vitesse grand V – comme le col de son pull – puis sa couleur changea, il devînt polychrome, rouge bleu violet, jaune vert... Une statue en lego...

Ça tombait on ne peut mieux. Après toutes ces émotions, aussi diverses que contradictoires, ces extensions extrêmes et passoirisations fugaces, j’avais le plus grand besoin d’un moment de distraction. Ce jeu me rappelait mon enfance heureuse d’avant le chaos, ces moments baignés dans le miel du souvenir joyeux. J’entrepris de démonter la sculpture de plastique pour laisser libre court à ma créativité emboîteuse. Une fois les briques éparpillées, je commençai par reproduire les modèles que j’avais en tête, maisons bateaux avions châteaux sous-marins nucléaires empire state building animaux de la ferme et de la jungle dinosaures voitures tunnels ponts réseaux d’égout etc. Muni de mes multiples membres préhenseurs, tout ça allait très vite et finit par me lasser. Il me fallait quelque chose de plus grand, de plus fort, quelque chose qui reflète les anfractuosités de mon âme, mes affres et douleurs, mes aspirations et inspirations fussent-elles douteuses, les visions mitraillées échappées d’un autre temps concentrées projetées en rafales, les amours purs pulsant dans mes artères, les horreurs innommables que j’avais commises ou non... quelque chose d’autre. Je me mis à assembler les blocs au hasard, le plus rapidement possible, en vitesse fois deux, fois quatre, fois huit, une pile géante montait comme une vague, je cassais tout, recommençais, encore une fois et ainsi de suite, c’était la houle, je construisais une houle multicolore, et oui, je voyais la mer, je construisais la mer, il ne manquait que les reflets d’un soleil – il n’y en avait pas – alors j’en fabriquai un aussi, une étoile miniature que je projetai au plafond, y insufflant une salve d’énergie, elle brillait en suspension alors que je poursuivais mes va-et-vient avec une célérité toujours croissante, les teintes se modifiaient, une vision en négatif stroboscopique, je nageais dans cet océan façonné, je le peuplai de la faune de mes songes, les éléments du lego volaient en tous sens, prenaient forme et dégénéraient en un instant, mes espèces apparaissaient et disparaissaient comme si l’évolution avait pris un shoot de LSD, le soleil changeait d’apparence, s’élargissait tandis qu’il virait au rouge, mais ce n’était pas le crépuscule, non, c’était la fin du monde, celui au-delà de l’humanité, un tellurisme qui s’achève, noyé dans le feu d’Hélios, nous avions dérobé ses vaches sacrées, la sanction tombait des milliards d’années plus loin, mes eaux s’évaporaient et même la buée brûlait… Abrasion, pile informe trônant au centre de la pièce… Quelle partie !

Pour me remettre en forme, je façonnai une centaine d’haltères et fis quelques exercices. Je me sentis assez d’attaque pour continuer mon exploration.

La porte du placard duquel le Collectionneur avait tiré sa Kala était restée grande ouverte. Je vidai l’étagère de sa quincaillerie, et me glissai vers une autre cellule.

Glissement... blanc, blanc, blanc, flash noir...

— Tiens, te voilà... c’est pas trop tôt.

— Agent Smith ? Je te croyais désintégré...

— On m’a réintégré. Tu sais, ce n’est pas vraiment comme si j’étais réel. Alors, tu t’es finalement fait avoir par Iris, à ce que je vois.

— Elle est sacrément maligne, y’a pas à dire.

— Elle t’a fait le coup du salon cosy ? Un classique. Et je parie qu’elle ne t’a pas délivré une seule information digne de ce nom.

— Pas grand-chose. Rien que je n’aie envie de partager avec toi, de toute façon.

— Tu ne me fais pas trop confiance, hein ?

— Aucune raison valable de penser que tu es bien de mon côté.

— Oh, je ne t’en veux pas, c’est bien normal. Je suis un agent double, parfois triple.

— Pour qui travailles-tu, Smith ?

— Bonne question... La réponse, je ne l’ai pas. Je n’en sais rien. Je symbolise les liens que tu entretiens avec Hante et H.A.N.T.E. Inc. En ça, je t’appartiens, comme je leur appartiens.

— Une sorte de médiateur ?

— Un peu ça. Disons que je te suis indissociable. J’ai été expurgé de toi, lorsque tu es mort. C’est pour ça que tu ne ressens plus les fils qui te relient aux deux entités cachées. Ils sont en moi.

— Pourquoi me racontes-tu tout ça, maintenant ?

— Nous sommes en terrain neutre. Ici, Ils ne peuvent rien, ni voir, ni entendre. Il n’y a que toi et moi, donc toi et toi, dans un certain sens.

— C’est exact. Mais sorti de cet endroit, tu t’empresseras de transmettre toutes les informations à tes employeurs. Tu n’as pas le choix.

— Encore faudrait-il que je m’en souvienne. Je suis ponctuel et sans mémoire.

Smith devint transparent puis disparut. Pour quelle raison était-il venu à moi ? Plus épuisé que jamais, je décidai de piquer un roupillon. Cela ne m’était pas arrivé depuis ma mort, je ne m’étais même pas posé la question du sommeil. Et là, ma biologie me commandait de marquer un temps de pause. Cela me semblait louche, je craignis que quelque force maléfique ne soit à l’œuvre, mais

— Il faudra bien que tu te souviennes, Jérémie.

Cette chanson était la tienne...

— Reste avec moi... Ne te laisse pas embarquer dans tes délires.

— Qui... es... tu ?

— Tu ne me reconnais pas ?

— Maman ? C’est toi ?

— En partie...

— Est-ce un nouveau leurre ? Un nouveau piège ?

— Écoute ton cœur, mon fils. Ça fait longtemps – n’est-ce pas ? – que tu n’as pas entendu sa mélodie.

— J’en ai quatre, lequel écouter ? C’est la cacophonie dans ma cage thoracique...

— Tu te laisses abuser par l’image inconsciente du corps, Jérémie. Regarde-toi !

— Je ne vois que l’informe et le néant.

— Regarde-toi, j’ai dit !

Maman, tu me tendais ce miroir dont je ne voulais rien savoir. À quoi bon ? Mes contours me répugnaient même si je parvenais à faire avec. Mauvaise fortune bons cœurs, oui, ça battait la chamade là-dedans, pompes et tuyaux, liquides et tissus malléables irrigués à pleins tubes. Pourquoi se faire face ? Torture...

— REGARDE !

Sous l’injonction maternelle, je risquai un regard, un seul... Non, ce n’était pas possible. Je vis un jeune homme pâle avec deux bras, deux jambes, une tête... J’eus le désir de pleurer, espoir d’un corps retrouvé, d’un moi unifié... Le reflet se para d’un sourire convenable et se mit à rire, à rire, à rire, de plus en plus fort, la bouche de plus en plus béante, la glotte en exergue. L’ouverture se démesura, mangeant la moitié, les deux tiers, les trois quarts du visage les dents s’allongèrent, on ne voyait plus les yeux, plus le front, la langue tendue comme une flamme, pointue, crochue, la mâchoire s’ouvrit à trois cent soixante degrés, les crocs dessinaient un collier barbare, le rire affreux qui ne cessait, le corps se mua lui aussi, les tentacules perçaient de la peau verdissante, une boue s’épanchait des mains, des seins, de la queue, de partout bientôt...

NON !

Je hurlai de toutes mes forces, jusqu’à ce que le miroir se brise en miettes microscopiques.

Derrière, Maman, une balle en plein front, le crâne ouvert en tulipe déchiquetée, s’effondra.

Je me ruai pour la prendre dans mes bras, pour tenter de la sauver, mais elle se releva avant que je ne l’atteigne.

— Mais qu’as-tu encore fait, Jérémiiiiiiie ?!

— Mam...

— Tu me trouves présentable, ainsi ? Tu es fier de toi ?

— Mais, je ne...

— HEIN ? Petit bâtard empli de foutre et de merde ! AHAHAHAH !

Derrière elle, les ombres s’allongèrent et prirent des formes terrifiantes. L’Agent Smith était là, le Collectionneur aussi, Iris, mon reflet transfiguré, tous les normaux que j’avais dû combattre dans le labyrinthe, et puis, s’avançant lentement, une silhouette atroce, gigantesque, surplombant toutes les autres.

Tous, tous, alors, s’esclaffèrent en chœur.